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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 08:30

Aujourd'hui, c'est l'armistice ! Mais pas encore le centenaire de ce qui devait être la der des ders. Profitons-en, tant que la mémoire n'est pas devenue un devoir ! Et quoi de mieux pour exhumer sans cérémonie les souvenirs d'êtres, de chairs et de sang que le Voyage au bout de la Nuit, écrit par Louis-Ferdinand Céline en 1932 et illustré par Jacques Tardi en 1988 ? Ne résumant pas les tranchées à une tragique répétition pour la seconde guerre d'échelle mondiale, ils redonnent vie à la routine des assauts aussi sommaires que des exécutions, ils font descendre les poilus de leurs statues patriotico-héroïques pour leur insuffler la crasse de leur surnom, ils décrivent à hauteur de troufion une farce guerrière qui ne ménage par son dindon.

Pour le dernier billet avant hibernation de ce blog, montons donc au champ d'horreur, la fleur de vigne au fusil !

 

Putain-de-Guerre-Tardi-Vernet-copie-1.png

 

Il était une fois la France des retranchés...

 

«  Le vin ne manque pas, mais la futaille est rare, (…) si vous voulez du vin, ménagez les tonneaux ! » Cet avis de l'Intendance des Armées Françaises rappelle que la guerre de position avait pour carburant le quart de rouge, ou rouquin selon l'argot rapporté du front par l'historien Jean-Pierre Verney. Dans notre extrait du Voyage au bout de la Nuit, il est logiquement question de vin blanc à l'époque de la guerre de mouvement. Le lourd cavalier Bardamu est alors en reconnaissance, nocturne, à la recherche du (fictif) bourg de Noirceur-sur-la-Lys. N'en menant pas large dans sa clinquante cuirasse de dragon, Bardamu sort soudain du cadre de sa mission (« une sorte d'audace, déserteuse il est vrai, mais insoupçonnée ») à la vision d'une trace de vie : une lueur. Tout sauf d'espoir, il s'agit d'un voyage ayant pour but Noirceur...

Dans le logis éclairé il trouve une famille endeuillée, pleurant sur la dépouille d'un jeune enfant, tué par des cavaliers allemands (« le coup de lance lui avait fait comme un axe pour la mort par le milieu du ventre »). Mais ce drame familial n'est pas pour attendrir le pragmatique Bardamu : « ils se mirent à gémir encore tous ensemble. Mais j'avais bien soif […] surtout du vin blanc, bien amer, celui qui réveille un peu. » Demandant s'il y avait une bouteille de vin à vendre dans la maison, il met un terme à la contrition familiale, pour enclencher une scène digne des ''braves gens'' de la Traversée de Paris (film réalisé par Claude Autant-Lara en 1956). Les jérémiades tournent court, pour laisser place aux négociations, dès lors qu'il est question de vendre une quille.

Passant du « y en a plus ! » (« les Allemands ont tout pris... pourtant on leur en avait donné de nous-mêmes et beaucoup... ») au « y en a plus que du très bon » (« cinq francs la bouteille »), l'absurdité des conventions a sauté pour« une grosse pièce ». Une vision de l'humanité attendue pour Louis-Ferdinand Céline, aussi désabusé que controversé (docteur Bardamu, misère des Bagatelles). Il pourrait d'ailleurs s'être inspiré de son expérience de cuirassier en 1914. Dans son illustration de cette scène, Jacques Tardi opte pour un cadre blême. La vignette est centrée sur l'enfant, recroquevillé dans sa tenue de marin et entouré des gémissements de sa famille. Au premier plan Bardamu est livide, ayant tout l'air réveillé par une vision on ne peut plus amère...

 

Pour finir ce 66ème billet, le blog Vin'Art va être mis en sommeil pour cet hiver, voire le prochain. Comme pour Adèle, ce sera donc une cryogénisation au blanc-sec ! Comme le chantait Claude Nougaro : « tu dormiras longtemps ». Merci lecteur pour... ta lecture !

 

 

 

       

[Illustration : détail de la planche 5 de Putain de Guerre 1917-1918-1919, texte de Jean-Pierre Verney et dessin de Jacques Tardi (éditions Casterman)]

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons parcourir le Journal du romancier Jules Renard et nous arrêter sur ses pensées vigneronnes. Mêlant le carnet intime et l'exercice littéraire, avec ce que cela comporte de quotidien et de doutes, de perfidie et d'anecdotes, ce journal était aussi un compagnon de (ré)création. On y trouve notés des aphorismes tout viniques, qui n'auraient pas été dépareillés dans les Bucoliques, celles de Jules Renard comme les originales de Virgile. Le 20 juillet 1887, le pas-encore auteur de Poil de carotte notait ainsi « l'esprit est, à peu près, à l'intelligence vraie, ce qu'est le vinaigre au vin solide et de bon cru : breuvage des cerveaux stériles et des estomacs maladifs »

S'éloignant des salons littéraires et des traits purement spirituels, Jules Renard prône la franchise dans son plus simple appareil, un terre qui ne ment pas, comme il la dépeignait dans leVigneron dans sa vigne (1894). Plus qu'à cette série de nouvelles paysannes, penchons-nous sur le sort que réserve Jules Renard aux animaux. Si les cruautés sur oiseaux, chien et chat ne manquent dans son roman autobiographique Poil de Carotte, il semble avoir voulu se rattraper par la suite. Le 19 septembre 1895, le déjà auteur de l'Ecornifleur annonce que si « Buffon a décrit les animaux pour faire plaisir aux hommes. Moi je voudrais être agréable aux animaux mêmes ». Son objectif serait même les faire rire s'ils lisaient ses Histoires Naturelles, qui paraissent en 1896.


Histoires-Naturelles-Jules-Renard-Dessin-Escargot.png


Les fables de la fontaine à vin

Avec sa rousseur et son nom famille, Jules Renard aurait pu se voir en rusé goupil, mais il avait plutôt tendance à se comparer à un escargot à la mue impossible, qui n'arrive pas à percer sa coquille. Le gastéropode sert également incarner la paysannerie de son temps, qui comme un escargot, est lente à atteindre l'horizon... Dans ses Histoires Naturelles, il décrit avec un œil enfantin l'escargot : « Casanier dans la saison des rhumes, son cou de girafe rentré, l'escargot bout comme un nez plein. Il se promène dès les beaux jours, mais il ne sait marcher que sur la langue. »

A cet interlude faussement naïf suit un souvenir de dressage d'escargots de course, avec son camarade Abel, qui les dresse en les poussant avec « Barbare, qui est une lame de plomb », Abel est lui même dressé par sa mère, qui lui attache un sucre au cou pour le punir et ne l'autorise à le manger que lorsqu'il est pardonné. Loin de cette petite fable cruelle, il laisse au lecteur une image surréaliste avec sa pensée du 29 août 1906 :« l'escargot : vigneron avec sa hotte sur le dos, la tête traversée d'aiguilles à tricoter ». Imaginer le vendangeur harnaché et transpercé de la sorte conduit à des projections plus proche d'Enki Bilal que de la galerie du Muséum d'Histoire Naturelle. Tout aussi visuelle, sa définition visuelle de « la coccinelle : une petite tortue qui tout à coup s'envole » (12 juillet 1902).

Plus pratique, un autre arpenteur du règne animal rappelle que la « Coccinelle, c'est utile, ça fait fuir les pucerons // Et puis c'est la promesse que le vin sera bon » nous chante dans sa Coccinelle, Thomas Fersen, qui, accompagné du Ginger Accident, vient de livrer un nouvel album plus que recommandable.

 

 

 

Tous mes remerciements à Régis pour m'avoir offert ce Journal !

 

 

 

[Illustration : dessin à l'encre de Chine pour les Histoires Naturelles par Jules Renard, BnF]

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons parcourir le deuxième chant des Géorgiques de Virgile. Nul besoin de dépoussiérer son Gaffiot ! Nous allons en lire la traduction mise en vers et en français par Jacques « l'abbé » Delille. Publiant en 1770 son ouvrage de référence, cet académicien latiniste remettait au goût du jour une pierre angulaire du lyrisme antique. Il n'y a guère qu'Ovide pour pouvoir disputer à Virgile le titre de plus grand poète des sept collines romaines. Les deux étaient d'ailleurs contemporains, à la fin du premier siècle après Jésus Christ. La langue latine accouchait de ses maîtres alors que sa crâne rhétorique agonisait. Enterrée moribonde avec l'ancienne République et priée de ne pas s'attarder sur la guerre civile qui s'était ouverte avec l'assassinat de César.

Tandis que le nouvel ordre était institué et la figure impériale gravée dans les marbres, Virgile peaufinait sa métrique et devenait fin rimeur. Mais il n'était pas de ces poétes songeurs et insouciant. Ayant enduré l'exil et l'expropriation, Virgile savait faire bon usage de ses talents. Avec la rédaction des Géorgiques il répondait ainsi à une commande de Mécène. Ami des artistes dont le nom est passé à la postérité, Mécène était également conseiller et administrateur de l'empereur Octave. Les Géorgiques tissent un poème sur l'agriculture, qui se réclame de la pédagogie et aune certaine prétention à l'exhaustivite. En quatre chants, Virgile fait le tour des principales activités agricoles : le blé, les arbres fruitiers (dont la vigne), l'élevage et l'apiculture.

Mais s'agit-il seulement d'un traité d'agriculture savamment tourné ? Le philosophe Sénèque n'hésitait pas à avancer que « ce n'était pas pour instruire les agriculteurs, mais pour charmer les lecteurs que Virgile écrivit son poème ». Au vu du commanditaire et de l'auteur, diverses clés de lecture peuvent être avancées. Jacques Gaillard et René Martin estiment dans leur Anthologie de la littérature latine que cette œuvre peut être vue soit comme un appel patriotique donnant le goût rural à un Empire, soit à une réplique latine aux Travaux et les jours du grec Hésiode*.

 

Fantasia-1940-Bacchus-ivre-traine-par-les-faunes.png

 

Les conseilleurs ne sont pas les viticulteurs

 

Virgile, ou Publius Vergilus Maro en version originale, est devenu le poète majeur de l'Antiquité romaine en seulement trois œuvres : les Bucoliques, les Géorgiques etl'Enéide. Soit l'idéal d'un monde pastoral, un éloge des activités rurales et un mythe fondateur. La vision idéalisée d'un retour à la terre n'est pas sans évoquer la bande dessinnée éponyme de Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet. L'abondance naturelle n'empêche pas une approche réaliste des moyens de se les procurer. Si les contrées agraires sont stables et rassurantes, rythmées par la nature et les cultes divins, elles n'en proposent pas moins une vie difficle en regard de celle citadine.

D'origine rurale, Virgile ne dépeint pas une Arcadie de Cocagne, mais des travaux dont seule la dureté permet de profiter d'une nature prodigue. Dans le deuxième chant, l'ode au dieu revigorant la vigne devient ainsi un éloge aux travaux répétés. Car « la vigne veut des soins sans cesse renaissants ;

de la terre trois fois il faut fendre les flancs,

Sans cesse retrancher des feuilles inutiles,

Sans cesse tourmenter des coteaux indociles.

Le soleil tous les ans recommence son cours :

Ainsi roulent en cercle et ta peine et tes jours. »

Au détour d'une rime, Virgile et Delille lèvent donc leurs vers à Hésiode, rendant de moins en moins ténue le lien de parenté qui les unit. Cette dédicace poétique n'atténue en rien la portée pratique des conseils précédants. Mais à l'effeuillage, à la plantation ou au labour, nous allons préférer les remarques de Virgile à propos de la taille. Le roulement des travaux répondant au cycle végétal, la dernière tâche revêt une importance non négligeable. Et Virgile de conseiller que « Même lorsque le cep, privé de sa parure,

Cède aux froids aquilons un reste de verdure,

Déja le vigneron, reprenant ses travaux,

Bien loin vers l'autre année étend ses soins nouveaux ;

Déja d'un fer courbé la serpette tranche

Taille et forme à son gré la vigne obéissante.

Veux-tu de ses trésors t'enrichir tous les ans ?

Prends le premier la bâche et les boyaux pesants :

Retranche le premier les sarments inutiles ;

Le premier, jette au feu leurs dépouilles fragiles ;

Renferme leurs appuis, remets-les le premier :

pour boire du nectar vendange le dernier »

 

Sous le doux rythme de ces magnifiques alexandrins se cachent une sagesse empirique qui n'est pas sans rappeller les proverbes vignerons. Sortis de leurs contextes, on pourrait d'ailleurs les faire passer pour de vrais dictons issus de l'expérience populaire. Par exemple : « et quand la grappe enfin mûrit sous son feuillage / Pour noyer ton espoir il suffit d'un orage ». On croirait un adage, de ceux qui se transmettent et restent d'actualité (même en cas de changement climatique ?). Il n'y a pas que des leçons de viticulture dans les Géorgique, il y a aussi des leçons de vie : « Ne désire donc point un enclos spacieux / Le plus riche est celui qui cultive le mieux. » Une vision simple de l'honnête médiocrité, comme dirait Sainte-Beuve.

 

 

* : dont le titre a inspiré l'œnologue Pierre Peynaud pour l'intitulé d'une de ses œuvres qu'il convient d'avoir lue.

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 08:30

Aujourd'hui, nous n'allons pas parcourir le traité d'éducation de Jean-Jacques Rousseau, mais un essai d'Emile Peynaud : le Vin et les Jours (Bordas, 1988). Petit père de l'œnologie (et de sa révolution moderne), Emilie Peynaud est célèbre* pour un autre ouvrage : le Goût du vin, rédigé avec Jacques Blouin (Dunod, 1983). Réédité depuis, ce livre de référence reste inévitable pour tout passionné souhaitant perfectionner et raisonner la dégustation des vins. Le Vin et les Jours devrait être tout autant incontournable, que ce soit pour se laisser former à l'art des vins ou se renseigner sur l'art de former les vins.

Passant de prime abord pour un simple précis encyclopédico-historique sur la modernisation des travaux des vins et de la vigne, le Vin et les Jours est plutôt une prolongation personnelle du bestseller qu'est le Goût du Vin. Sous le patronage de la sainte trinité œnologique (le baron Chaptal, Louis Pasteur et Jean Ribéreau-Gayon), l'approche didactique est restée, mais est ici portée par une prose simple. Ce lyrisme discret apparaît au détour d'une dégustation, un verre de vin interpellant le ''professeur''. « Vous comprendrez que le vin est à l'évidence un amalgame unique de science et de poésie » explique Emile Peynaud, qui pourrait décrire de la même manière son ouvrage. Ayant un quart de siécle de bouteille, cet essai reste d'actualité. Les réflexions sur l'éthique oenologique que l'on y trouve ont veilli comme le bon vin. Certaines semblent résonner comme des évidences, mais n'en restent pas moins fondamentales.

 

Emile-Peynaud.png

 

The wines they are a-changing

 

Dans son Dictionnaire Amoureux du Vin (Plon, 2006), Bernard Pivot oppose deux œnologues emblématiques pour définir en creux le métier (« les oenologues »). Pour peu que l'on adhére au propos du film Mondovino (de Jonahan Nossiter), Michel Rolland ne peut en effet que contraster face à «  son prédecesseur Emile Peynaud ». Si le premier est connu pour « sa désinvolture, sa suffisance », le second n'est « pas moins convaincu de l'autorité que lui conféraient sa science et sa riche expérience, mais très attentionné, réfléchi, patient et pédagogue ». Les deux œnologues partagent pourtant quelques points communs. En premier lieu l'accusation d'uniformiser les vins des domaines qu'ils conseillaient. Si Michel Rolland est accusé de « parkeriser » les vins, Emile Peynaud était à l'origine de la« Peynaudisie-rung » les bordeaux.

Suivant plus d'une soixantaine de crus dans le monde, ''le professeur'' rejetait l'idée d'un « style Peynaud », puisqu'en réalité, « c'est en admettant et en respectant la pluralité des crus que le vinificateur arrive à acquérir un style original ». Malicieux, Emile Peynaud renverse même la question en affirmant que « c'est anciennement que tous les vins se ressemblaient par l'uniformité de leurs défauts : dureté, maigreur, amertume, perte de fraîcheur, rancio de vieux bois, pousière de chai, acescence plus ou moins avouée ». Il ne rejetait cependant pas le principe d'un « style de vinification », car « celui qui nierait la prééminence de l'homme n'aurait de la vinification qu'une vue extérieure et superficielle ».

S'il était encore de ce monde (Emile Peynaud est décédé à l'âge de 92 ans en 2004), ''le professeur'' s'amuserait sans doute des vins dits naturels. Pour expliquer la connotation péjorative des termes « fabriquer, confectionner et façonner » lorsqu'ils sont utilisées pour un vin, Emile Peynaud avance en effet que « sans doute parce qu'il s'imagine que c'est la Nature qui fait le vin, le profane reçoit mal les mots qui suggérent de manière trop précise une ingérence de la main de l'homme ». Les vignerons ne sont cependant pas étranger à cet état,« le producteur lui-même entretient le mythe du vin qui, en quelque sorte, se fait tout seul en banissant soigneusement de son vocabulaire commercial les mots suspects qui pourraient laisser croire qu'il en est l'auteur ».

 

 

* : la preuve, il est l'un des rares œnologues à bénéficier d'un article dans l'encyclopédie Universalis !

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 08:30

Aujourd’hui, nous allons parcourir Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot. Roman atypique de la fin du XVIIIème siècle, Jacques le fataliste peut d'abord sembler n'être qu'une enfilade de digressions donquichottesques. La longue parenthèse de l'auberge que nous allons évoquer souligne d'ailleurs cette filiation avec l’œuvre de Cervantes. Mais entre le siècle d'or espagnol et les Lumières, les contes philosophiques sont nés et Diderot prend une verve toute voltairienne pour dépeindre les guerres en dentelle ou les mœurs des campagnes.

A la fin de Jacques le fataliste, Diderot conduit donc Jacques et son maître à l’hôtel. Ils y trouvent une aubergiste encore plus bavarde que Jacques, qui commence à raconter l'histoire d'un autre voyageur : le marquis des Arcis. Suivant la rengaine du roman, cette histoire qu’elle raconte à Jacques et son maître est interrompue de multiples fois... notamment par l’aigreur de Jacques, agacé par cette pipelette qui l’empêche de poursuivre l’histoire de ses amours.

 

Jacques-le-fataliste-maitre-auberge-hotesse-champagne-histo.png

Si votre breuvage se rapporte à votre barvadage, vous êtes l’hôtesse des gueules de bois

Cahin-caha, le fil rouge du voyage de Jacques et de son maître est le récit inachevé des amours du valet. A chaque fois que le serviteur remet sur le métier cet ouvrage, la question est de savoir comment ce récit sera à nouveau interrompu. A peine repris, la trame narrative est ici interrompue par le retour de la femme de l’aubergiste. Prévenant l'irritation du lecteur, malmené par ces récits plus en pointillés qu'entrecroisés, le narrateur intervient et annonce : « qu’il n'est plus en (son) pouvoir de la renvoyer - pourquoi donc ? - c’est qu’elle se présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu’il est écrit là-haut que tout orateur qui s’adressera à Jacques avec cet exorde s’en fera nécessairement écouter ».

Le fatalisme proverbial de Jacques accueille donc ces bouteilles comme l’occasion d’un vin de la paix. Il se laisse même asperger du vin pétillant par leur hôtesse, l'auteur de l'Encyclopédie ne manquant pas de savoir que le champagne ne tâche pas. Au bout de quelques verre, la technique de séduction marche. Jacques est désormais hypnotisé par l'aubergiste, « la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle  ».

S'ensuit un long récit de l’hôtesse, l’histoire de madame de la Pommeraye*, émaillé d’interruptions opportune de Jacques (« j’en tremble : et il faut que je boive un coup pour me rassurer »), conduisant à l’apparition de nouvelles bouteilles, vidées jusqu’à ce que le récit s'achève. Arrivés au point final, le maître et son serviteur sont fins saouls. Si le premier s'endort immédiatement, le second s'agite. Il réveille son maître, qui lui demande :

 « À quelle heure as-tu résolu de te coucher?

 - Tout à l'heure, monsieur; c'est qu'il y a... c'est qu'il y a...

 - Qu'est-ce qu'il y a?

- Dans cette bouteille un reste qui s'éventerait. J'ai en horreur les bouteilles en vidange; cela me reviendrait en tête, quand je serais couché; et il n'en faudrait pas davantage pour m'empêcher de fermer l'œil. Notre hôtesse est, par ma foi, une excellente femme, et son vin de Champagne un excellent vin; ce serait dommage de le laisser éventer... Le voilà bientôt à couvert... et il ne s'éventera plus...»

Bien entendu Jacques n'en laissa pas perdre une goutte et « sablait deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il s'exprimait, c'est-à-dire de la bouteille au verre, du verre à la bouche ». Après avoir écrasés leurs oreillers une grasse matinée de leurs têtes chaudes de vin, les deux voyageurs se réveillent. Si le maître ne présente pas de séquelles, Jaques est malade et de mauvaise humeur... Il semble donc que l'auteur de l'Encyclopédie ne connaisse pas la deuxième légende qui accompagne les vins de Champagne. S'ils ne tâchent, ils ne donneraient ni mal à la tête ni gueule de bois. Pour étayer ce propos, l'Union des Maisons de Champagne cite ainsi Maurice Constantin-Weyer (prix Goncourt 1928). Pour ce dernier, les champagnes « ont d'ailleurs une grande qualité : ils ne laissent pas le lendemain de souvenirs désagréables, si l'on s'est laissé entraîner à en boire un coup de plus qu'il n'était raisonnable de le faire ».

 



* : adapté par Robert Bresson en 1945 au cinéma, les dames du bois de Boulogne, avec des dialogues de Jean Cocteau


(Illustration, l’hôtesse aspergeant de champagne (à gauche), Monsieur des Arcis aux pieds de Madame de la Pommeraye (à droite), fonds documentaires de l’Université de Montpellier 3)

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30 juillet 2012 1 30 /07 /juillet /2012 08:59

Aujourd’hui, nous allons retourner cirer les bancs de nos petites classes et relire le Médecin malgré lui, pièce en prose et en trois actes de Molière. Mais à l'existentielle question du ressort comique par la dialectique du quiproquo médical posé en parangon de la comédie farce, nous allons préférer la chanson que Sganarelle dédie à sa bouteille de vin et ses doux glougloux.

 

Personnage récurrent du théâtre de Molière, Sganarelle est ici un bûcheron spécialiste du fagot. Comme il s’en vante auprès de sa femme Martine, c’est également un « habile homme : trouve−moi un faiseur de fagots qui sache comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par coeur » (acte I, scène 1). La pièce commence par une dispute du couple, qui peaufine le portrait éthylique de Sganarelle. A son épouse qui l’accuse de manger tout ce qu’elle a, Sganarelle rétorque en effet un « tu as menti : j'en bois une partie ».

 

La dispute se clôt sur Sganarelle battant comme plâtre sa femme. Si celle-ci se « plaît d’être battue » (acte I, scène 3), elle n’en met pas moins au point une vengeance qui se révélera particulièrement aboutie. Soudain viennent à elle deux serviteurs, cherchant un remède au mutisme de la fille de leur maître, Géronte. Martine fait alors passer son mari pour un médecin hors pair, mais excentrique au point de ne confesser son savoir que sous les coups. Partant à la recherche de Sganarelle, les deux serviteurs entendent au loin un homme chanter et couper du bois...

 

Sganarelle-medecin-malgre-lui-Moliere-Gounod.png

 

C’est en bûchant qu’on devient bûcheron et c’est enivrant qu’on devient ivrogne

 

Sganarelle a posé sa hache, au lieu de couper le bois il chante et boit (acte I, scène 5) :

« Qu'ils sont doux,
Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux
Vos petits glougloux !
Mais mon sort ferait bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie.
Ah ! Bouteille, ma mie,
Pourquoi vous videz-vous? »

Le constat de l’inexorabilité des vases communicants motive la lutte de Sganarelle contre la mélancolie. Mais comme Valère et Lucas, les deux serviteurs de Géronte, s’approchent, Sganarelle est coupé dans son ode :

« Ah! ma petite friponne ! Que je t'aime, mon petit bouchon!
Mon sort... ferait... bien des... jaloux,
Si...
Que diable ! A qui en veulent ces gens-là ? »

S’ensuit un quiproquo entre les personnages : Sganarelle pensant que l’on veut lui acheter des fagots, alors que les serviteurs veulent lui faire avouer sa qualité de médecin. Au terme de la discussion, la méprise n’est pas résolue : Sganarelle abdiquant sous les coups répétés. Sganarelle se convainc alors d’être médecin, prenant l’attitude de sa fonction. Sa fidèle bouteille devient même son juleps (le liquide diluant un médicament pour mieux le faire passer).

 

La touchante naïveté de cette chansonnette de buvette transparaît encore plus dans l’opéra de Charles Gounod. Représentée pour la première fois le vendredi 6 août 1666 au Palais Royal, le Médecin malgré lui de Molière a en effet été adapté en livret par Jules Barbier et Michel Carré, puis en musique par Charles Gounod (représenté la première fois le vendredi 15 janvier 1858 au Théâtre Lyrique). Cet opéra se repose sur le texte de Molière, qu’il entrecoupe de couplets chantés. C’est le cas du chant des glougloux devenant la chanson Qu’ils sont doux. En voici ci-dessous la version chantée par un atelier théâtral de Yucatán (Mexique), le dimanche 13 novembre 2011.

 

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons parcourir la pièce Knock ou le Triomphe de la Médecine, écrite par Jules Romains en 1923. Nous n’allons pas nous attarder sur son cœur médical*, mais sur un terme astrœnologique : le vin de la comète. Cette expression apparaît dans la première scène de l’acte I de cette comédie. Durant le prologue, le docteur Parpalaid conduit son successeur, le docteur Knock, au village de Saint-Maurice.


Le docteur Parpalaid quitte en effet sa bourgade pour s’installer à Lyon. A force de questions durant le trajet, le docteur Knock s’aperçoit que l’affaire qui lui a tant vantée (et vendue) est loin d’être l’affaire du siècle. Les consultations ne sont florissantes que « lors des grandes épidémies mondiales de grippe ».  Le docteur Knock s’exclame alors : « mais ça, dites donc, c'est comme le vin de la comète. S'il faut que j'attende la prochaine épidémie mondiale ! »

 

 Illustration-Folio-Knock-Medecine-Bernard-Becan--copie-1.png

 

 

Ne confondons pas ça gargouille ou ça gazouille ?

 

Avec cette exclamation, Jules Romains nous donne l’occasion de nous intéresser à un événement qui a eu lieu en 1811 : la Grande Comète. Selon la définition du dictionnaire Litré, « un vin de la comète est un vin recueilli dans l’année 1811, célèbre par l’apparition d’une très belle comète et par l’excellence de ses vins ». 1811 fut en effet la rencontre du millésime type inoubliable, celui qui reste dans les annales. Comme défini par le Litré, l’origine de cette expression est due à la synchronisation de deux événements.

 

Le premier est la Grande Comète. Découverte par l’astronome ardéchois Honoré Flaugergues, son petit nom scientifique est C/1811 F1, mais elle est aussi surnommée Comète de Napoléon. Elle fut longtemps visible, apparaissant sur les télescopes en mars 1811 et en disparaissant en août 1812. Sa longue chevelure fut visible à l’oeil nu pendant l’été, ne lassant pas l’admiration des observateurs d’alors.

 

Le second événement fut l’obtention d’un vin à la qualité mémorable. Avec le scepticisme de Saint-Thomas, on n’avancera pas de relations de cause à effet entre la Comète et la qualité des produits de la vigne et des caves. On notera par contre qu’un été et un automne particulièrement caniculaires pourraient expliquer l’excellence du millésime

 

L’objet volant vinifié qu’est le vin de la comète a bercé la culture populaire française. Avant d’être immortalisée par le docteur Knock, cette expression fut célébrée par une chanson d’Aristide Bruant. En 1883, le célèbre chansonnier immortalisé par Toulouse Lautrec composait le texte suivant :

 

« Moi je suis de Bourgogne

Un des plus gais vignerons,

J’ai pris pour rougir ma trogne

Tous les crus des environs.

 

J’entends chanter le champagne,

Le picolo, le p’tit bleu,

et tous les grands vins d’Espagne.

Tout ça c’est bon, mais morbleu !

 

Chantez votre piquette

Vos crus de premier choix,

Le vin de la comète

Est le vin que je bois ! »

 

* : enjeu qui se résume à l'épitaphe que le docteur Knock attribue à Claude Bernard : « les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent » (acte I, scène 1).

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 14:00

Aujourd’hui, nous allons lire le chapitre 25 des Raisins de la colère, roman de Joseph Steinbeck. Publié en 1939 aux Etats-Unis, sous le titre The Grapes Of Wrath, c’est l’un des romans les plus connus de son auteur. En France, ce roman permet surtout le classique calembour « les raisons de la colère », qui fleurit dans les unes à la moindre manifestation. Les Raisins de la colère est avant tout aussi profondément enragée qu’engagée, racontant une famille américaine qui tente de fuir la Dépression en s’installant en Californie.

 Le chapitre 25 se situe dans la seconde partie des Raisins de la colère. Alors que la famille de Tom Joad est arrivée au prix de mille efforts au camp d’accueil de Weedpatch. Omniscient, le narrateur devient pour l’occasion un ouvrier agricole. Il prend la posture d’un paysan, qui scrute les plantes cultivées pour mieux trouver un emploi journalier. Il suit avec attention la saisonnalité des principales cultures californienne, dont la vigne.


Couverture-Raisins-Colere-Joseph-Steinbeck-Grapes-Wrath-Il.png

 

‘‘La Californie : je la veux, et je la vendangerai’’

 

Dès le printemps il constate que « les premières vrilles font leur apparition sur les vignes et déferlent en cascades sur les vieux ceps tordus ». Après la levée de la dormance hivernale viennent les premiers traitements « de leur côté, les chimistes aspergent les arbres pour les protéger des insectes, sulfatent la vigne, sectionnent les plants malades, combattent la pourriture et le mildiou…». Avec le début de l’été, « les fleurs s’épanouissent en longues grappes sur les ceps », puis « les fleurs de la vigne perdent leurs pétales et les petites perles dures deviennent des billes vertes, et les billes s’alourdissent. » Et ensuite...

 

Le lecteur attend l’étape suivante (ou stade phénologique, pour utiliser un grand mot agronomique), l’arrivée à maturité des raisins, puis leur vendange tant attendu par les saisonniers. Mais le ton change imperceptiblement, devenant lourd d’une colère de plus en plus difficilement ravalée. Car « nous ne pouvons pas faire de bon vin. Les gens n’ont pas les moyens d’acheter du bon vin. Alors on arrache les grappes, les bonnes, les mauvaises, le raisin piqué ; tout est bon pour le pressoir. »

 

Le narrateur se contentait de décrire, en bon paysan passif, il commence maintenant à juger. La description des vinifications est particulièrement corsée* (« qu’à cela ne tienne, un peu de soufre et de tannins et l’on n’y verra que du feu »). Le sentiment de bâcler son travail pour réduire des coûts de main d'œuvre devient intolérable. Surtout quand l’objectif est d’atteindre un prix sciemment sous-évalué par le négoce. C’est alors qu’apparaît la force des Raisins de la colère : la compréhension progressive de ce qu’est le vécu d’une résignation sociale et de ce qui advient quand elle n’est plus tenable.

 

Affiche-Raisins-Colerre-John-Ford-1940.png


American wine of life

 

La fin du chapitre 25 donne toute sa force au titre de l'œuvre, en se concluant par ce qui a tout d’une prémonition apocalyptique: « dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines ». Car il n’y a pas que l’élaboration  rageante des ‘‘vins’’ (« en tout cas, il y a de l’alcool dedans »), il y une critique d’un capitalisme boursier auquel il est dorénavant impossible de se soustraire.

Croyant pouvoir fuir la Crise, les effets du Krach de 1929 et du Dust Bowl, Tom Joad n’aura fait qu’en découvrir les ramifications sans fin. S'il vient de voir le cours des denrées alimentaires dictés par les spéculateurs, il sait également qu'il y a l’endettement et l’expropriation inexorable des petits au profit des gros. « L’année prochaine, ce petit verger sera absorbé par une grande Compagnie, car le fermier, étranglé par ses dettes, aura dû abandonner. Ce vignoble appartiendra à la Banque. Seuls les grands propriétaires peuvent survivre, car ils possèdent en même temps les fabriques de conserve. »

 

 

* : le Jugement de Paris est depuis passé par là, confirmant que les vins californiens ont d’autre qualité que leur niveau d’alcool. Pour rappel, le Jugement de Paris désigne une dégustation à l’aveugle qui s’est tenue en 1974 à Paris. Des dégustateurs renommés y participaient et ont jugé que les vins californiens présentés surpassaient en qualité certains grands crus français.

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 11:55

Aujourd’hui nous allons lire Paris est une Fête d’Ernest Hemingway. Dernier roman sur lequel il travaillait avant de se suicider en 1961, Paris est une fête a été publiée de manière posthume en France en 1964*. Ce roman autobiographique revient sur les  premières années d’Hemingway à Paris, époque cruciale où il met un terme à ses activités de journaliste et devient un écrivain à part entière. Dans ses ‘vignettes parisiennes’ on y retrouve le Paris d’antan, à la fois exotique (le chevrier de la rue Descartes) ou innocent (les naïves courses cyclistes du Vélodrome d’Hiver). Mais plus que des anecdotes, les récits de Paris est une Fête sont ponctués par les enchaînement de repas où vin est un aliment aussi essentiel que la french baguette.

 

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J’ai deux amours, le vin de pays et Paris

 

L’écriture d’Ernest Hemingway est réputée pour son utilisation parcimonieuse des mots. Il cherche le ‘mot juste’ et supprime tout ce qu'il juge superflu. Le résultat est plus qu’économe. Ce n’est que par une véritable avarice qu’il parvient à écrire la phrase la plus vraie possible. Erigeant la litote comme dogme, il réduit ici l’évocation de sa période parisienne (1921-1923) à une succession de vignettes. Si les souvenirs évoqués sont imprécis dans leur enchaînement, le détail des dialogues et des anecdotes donnent à cet exercice de mémoire l’aspect d’un fidèle compte-rendu de la vie de l'après guerre, où la consommation de vin est plus que courante.

 

Dans Paris est une Fête, Ernest Hemingway se prête à un véritable tour des vins de France, comme on peut le voir dans la sélection (non exhaustive) qui suit. On trouve quelques vins rouges, comme un château-neuf-du-pape lors d’un déjeuner d’affaire avec Ernest Walsh, une bouteille de Saint-Emilion pour passer sa colère dans les transports ferroviaires, du vin rouge algérien dans un bouchon de Lyon... Mais il semble que la préférence d’Ernest Hemingway aille pour les vins blancs (vins de desserts exclus). Au restaurant du Bas-Meudon, c’est « un merveilleux vin blanc qui ressemblait à du muscadet » qui accompagne une friture de goujons. Un autre jour, l’attente aux champs de course d’Enghien-Soisy est quant à elle égayée par une bouteille de vin blanc, la victoire étant ensuite célébrée avec « des huîtres et du crabe à la mexicaine, avec quelques verres de sancerre ». Le souvenir des vacances en Autriche est lui évoqué par les vins blancs de l’année, tout comme l’escapade helvétique qui est réduite à un accord vins blancs de Sion-truites au bleu. Cette affection pour les vins blancs se conclue par l’apothéose des caisses de mâcons vidées par Hemingway et Fitzgerald dans leur invraisemblable voyage en automobile Lyon-Paris. 

 

On l’aura compris, le vin aura été un composant essentiel de l’expérience parisienne d’Ernest Hemingway. Pour résumer le bonheur de sa vie d’alors, il déclare : « nous mangions bien et pour pas cher, nous buvions bien et pour pas cher, et nous dormions bien, et au chaud , ensemble, et nous nous aimions ». Boire pour pas cher à Paris signifie à l'époque s'approvisionner aux halles de vin (Hemingway aurait fréquenté celle des quais de Seine, prêt de Saint-Germain). Des tonneaux de toutes origines affluent alors aux entrepôts à vin de Bercy, le plus grand marché de vin au monde. Dans ces chais, assemblages et embouteillages y sont réalisés, la mention « embouteillée au domaine » ne se généralisant que dans les années 1970 pour les vins de consommation courante.

 

De nombreux alcools disparaissent des verres dans Paris est une Fête : rhum St James, bières belges, kirsch suisse... Car si Paris est « la ville la mieux faite pour permettre à un écrivain d'écrire », les travaux de rédaction d’Hemingway dans son café attitré (la Closerie des Lilas) sont généralement alcoolisés. C’est ce genre d’habitude qui donnera la réputation d’alcooliques notoires à la « génération perdue ».


HemingwayCitation.png

 

Drinkin’ ‘bout my generation

 

Dans les années 1920, la vie culturelle parisienne était dans une phase d’ébullition créative (cf. la pléiade des Picasso, Buñuel, Man Ray et Matisse que l’on croise dans le film Minuit à Paris de Woody Allen). Parmi ces artistes, un groupe d’écrivains américains s’est spontanément formé et fut rapidement baptisé par les critiques littéraires « la génération perdue ». En plus d’Ernest Hemingway, on y trouve notamment les romanciers F. Scott Fitzgerald (Gatsby le Magnifique), James Joyce (Ulysse) et John Steinbeck (Des Souris et des Hommes), ainsi que le poète T.S. Elliot (The Waste Land).

 

Dans Paris est une fête, Ernest Hemingway attribue l’origine de l’expression « génération perdue » à Miss Stein, écrivaine américaine considérée comme une révélatrice des talents de l’époque. Gertrude Stein raconte à Ernest Hemingway qu’elle est allée se plaindre à un garagiste de la lenteur d’un de ses employés. Ce dernier (par ailleurs conscrit de 1918), n’effectuant pas les réparations de l’allumage de la Ford T de Miss Stein. Le patron de ce garage a alors déclaré à son commis : « vous êtes tous une génération perdue ». Miss Stein reprend immédiatement cette expression à son compte et l’applique au groupe d’Hemingway et de ses amis, « vous jeunes gens qui avez fait la guerre (...) vous ne respectez rien, vous vous tuez à boire. » 

 

Malgré les arguments d’Hemingway sur sa sobriété et celle du jeune garagiste, le concept de génération littéraire perdue est restée, taché de lie-de-vin. Le terme de génération perdue témoigne d’un gâchis humain terrible, les talents commençant par être corrompus par la Grande Guerre et finissant noyés dans l’alcoolisme. Ernest Hemingway refuse cet amalgame entre traumatisme guerrier et contre-coup éthylique. Il s’amuse même des légendes nées de cette période, précisant que lors d’une après-midi passée avec James Joyce, « nous commandâmes des sherrys secs, bien que vous ayez lu que nous buvions exclusivement du vin blanc de Suisse ».

 

A l’occasion de réflexions sur les effets des vins de Mâcon sur F. Scott Fitzgerald (« il était difficile de le tenir pour alcoolique tant il supportait mal l’alcool »), Ernest Hemingway présente la consommation quotidienne de vin comme une coutume locale plutôt qu’une addiction dangereuse. « En Europe nous considérions alors le vin comme un aliment normal et sain et aussi comme une grande source de bonheur, de bien-être et de plaisir. Boire du vin n’était pas un signe de snobisme ou de raffinement, ni une religion ; c’était aussi naturel que de manger, et, quant à moi, aussi nécessaire (...). » Avec cette vibrante déclaration d’amour du vin, Hemingway veille surtout à sa réputation d’aventurier, ne voulant pas passer pour un snob (ou pire, « un poisson-pilote pour riches ») auprès de son lectorat américain. Le public français lui, n’a quant à lui pas de doute sur la rusticité de sa consommation de vin : « au nègre de Toulouse, nous buvions du bon vin de Cahors, en quart, en demi-carafes ou en carafes, généralement coupé d’eau dans la proportion d‘un tiers. A la maison, au-dessus de la scierie, nous avions un vin de Corse connu mais peu coûteux. Il était si corsé que l’on pouvait y ajouter son volume d’eau sans le rendre totalement insipide. »


 

* : A l’occasion du cinquantenaire de la mort d’Ernest Hemingway, ces « vignettes parisiennes » ont été remaniées et à nouveau traduites, c’est de cette version 2011 que sont tirées les citations.

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8 juillet 2011 5 08 /07 /juillet /2011 13:27

Aujourd’hui, nous allons feuilleter les Misérables de Victor Hugo. Véritable livre monde, cette œuvre hugolienne engloutit les personnages secondaires dont elle regorge. Si faire apparaître de nombreux personnages se dissipant dès la page tournée, a pour effet de donner l’impression du réel et de ses hasard aux misères de Jean Valjean, Victor Hugo s’amuse aussi à embrouiller son lecteur en réutilisant ceux qu'il a hâtivement oublié. C’est le cas de Boulatruelle, cantonnier de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) et ivrogne de figuration. 

 

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Pactole avec le diable

 

Le personnage de Boulatruelle apparaît à la fin du premier tiers des Misérables*, en 1823. A ce moment du récit, Jean Valjean est rattrapé par son passé de bagnard. Sous le nom de Monsieur Madeleine, il avait fait richesse à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et en était devenu le maire, par adhésion populaire. Mais suite à l’affaire Champmathieu, il est conduit (après la fameuse tempête sous un crâne) à reconnaître publiquement sa véritable identité et à fuir la vindicte de ses citoyens, ainsi que la justice désormais à ses trousses. S'évadant de la prison de Montreuil et sachant que ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne soit arrêté, Jean Valjean retire la somme qu'il avait déposé à l'agence parisienne de Laffite. Il part à Montfermeuil, pour y cacher les 600 000 francs et pouvoir, dès qu'il sera à nouveau libre, tenir la promesse faite à Fantine : prendre sous son aile Cosette (la fille de Fantine), qui est sous la garde de la famille Thénardier, aubergistes à Montfermeil.

 

C'est du moins ce que le lecteur devine, car Victor Hugo ne raconte pas directement cette partie de l'histoire (tout comme il ne ''révèle'' qu'après coup l'équation M. Madeleine = Jean Valjean). C'est à celui qui lit de relier coupures de presse et récits bruts au reste des Misérables. C'est dans un de ces récits subalterne que Boulatruelle apparaît soudainement, alors que Victor Hugo revient sur une légende de Montfermeil. Cette croyance dit que l'on peut croiser dans les bois le diable en train d'enfouir son magot. Trois possibilités s'offrent alors au malchanceux. Soit il fuit et meurt dans l'année. Soit il s'approche, s'aperçoit que ce n'est qu'un vieillard inoffensif et il meurt dans la semaine. Soit il attend que le démon parte, déterre sa caisse où se trouvent « un sou, parfois un écu » et meurt dans le mois.

 

On apprend alors que Boulatruelle est à la recherche de ce magot légendaire, et qu'il maraude souvent dans les forêts de Montfermeil (l'actuelle forêt de Bondy), notamment depuis qu'un étranger inconnu y a été aperçu. Boulatruelle (on ne connaîtra pas plus que ce surnom, ce qui est l'apanage des Misérables) est introduit par un portrait qui se limite à deux choses :

- l'hypothèse qu'il était « probablement affilié à une bande » ;

- le jugement qu' « il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne » .

Désirant en savoir plus sur ce que faisait l'inconnu de la forêt l'aubergiste, Thénardier et le maître d’école de Montfermeil tente de faire parler Boulatruelle en utilisant son penchant pour le vin. Mais ici il n'y pas de discours bacchique comme vu précédemment, en vidant son verre, on ne vide pas son coeur : « on fit boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément et parla peu. Il combina avec un art admirable la soif d’un goinfre avec  la discrétion d’un juge. » Cette vaine tentative d'interrogatoire résonne évidemment avec le traquenard du galetas Jondrette, durant lequel Boulatruelle est plus un accessoire de décor qu'un figurant à part entière.


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Association d'Acolytes Anonymes

 

Boulatrelle fait une apparition furtive dans le second tiers des Misérables, lors du traquenard de la maison Gorbeau en 1831**. Avec l’assistance de la bande de malfaiteurs parisiens ‘‘Patron-Minette’’, Thénardier (qui se fait appeler Jonfrette) tend un piège à Jean Valjean (qui se fait nommer Monsieur Leblanc). Son plan est d’abuser de sa confiante générosité pour l’attirer dans son taudis de la maison Gorbeau, de l’y retenir et de le forcer à céder une part de sa fortune. Boulatruelle fait partie de ceux engagés par Patron-Minette, il est donc présent au galetas Jondrette. Il ne fait guère plus. Alors que les malfrats mettent en place le guet-apens, Thénardier/Jondrette s’aperçoit que l’ « un de ceux qui étaient sur le lit s’appuyait sur le mur, les yeux fermés et l’on eut dit qu’il dormait. (...) 

 Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.

- Non, répondit Bigrenaille, il est ivre. 

- Balayez dans un coin, dit Thénardier.’’ »

 

Et pendant tout le reste des événements et des agitations de la masure Gorbeau, Boulatruelle se contentera de ponctuer le traquenard de ses ronflements (v)innocents. Tandis que la tension ne cesse d’augmenter dans le galetas, ce comique de situation est particulièrement étrange. Surtout que le narrateur joue de ne plus se souvenir de qui est Boulatruelle. Ou du moins il s’abstient de rappeler à son lecteur que ce personnage a déjà été croisé (il y a 500 pages, il est vrai). Ce personnage de second plan (voire de décor) en perd son identité, tout fondu dans la masse qu'il est. En disposant la scène ainsi, Victor Hugo évite de polluer le discours, avec une remise en contexte qui couperait l'action qui se lance. Mais cette façon de traiter la présence de Boulatruelle le conforte surtout dans son rôle de narrateur malicieux, jouant à être omniscient, simple spectateur ou les deux à la fois. Ce passage confirme par ailleurs l'hypothèse de l'appartenance de Boulatruelle à un gang, mais Hugo ne revient pas dessus. Il a joué à placer indices et pions en connaissance de cause et c'est au lecteur de faire le reste.

 

Au terme de cet épisode digne de Rocambole et des Mystères de Paris, Javert et la police parisienne interviennent, mettent un terme à ce traquenard et arrêtent l’ensemble des bandits. Jean Valjean profite quant à lui de la pagaille pour s’enfuir ***. Alors qu'on avait (à nouveau) oublié la présence de Boulatruelle, Victor Hugo le fait resurgir des profondeurs de son ivresse. « Les agents avaient avisé l’ivrogne endormi derrière la porte et le secouaient. Il s’éveilla en balbutiant :

 "Est-ce fini Jondrette ?

 - Oui, répondit Javert." »

Boulatruelle n'en dira pas plus, la cellule qui dégrise l'attendant, ainsi que des poursuites pour... mais pour quoi au juste ?

 

 

MiserableRetardArbre.png

Ivresse-sur-Seine ne conduit pas à Trésor-sous-Bois

 

On aura le dénouement des péripéties juridiciaires de Boulatruelle dans l’ultime tiers des Misérables****, en 1832. Victor Hugo devient presque volubile au sujet de Boulatruelle. Il se fend de rappels nets et précis pour remémorer qui est ce terrassier qui croyait au trésor de la forêt. Il resserre ainsi la trame distendue des apparitions de Boulatruelle parmi les MisérablesIl s'avère que suite aux événements de la masure Gorbeau, Boulatruelle a été libéré pour circonstances enivrantes : « on n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou volé. » Comme le conclue le narrateur : « utilité d'un vice, son ivrognerie l'avait sauvé. »

 

Poursuivant dans le registre du paradoxe,  Victor Hugo peaufine le portrait de son cantonnier qui, « quoique ivrogne, avait une mémoire correcte et lucide » . Car Boulatruelle aperçoit dans la forêt de Montfermeil un inconnu qu'il pense avoir déjà vu. Ni une ni deux il se met à le filer, présentant que son obsession du magot diabolique est sur le point de se concrétiser. Hélas pour Boulatruelle, se creuser ainsi la tête ne lui permet pas de déterrer le trésor. Ayant perdu de vue l'inconnu, il arrive trop tard au niveau de la cachette. Il ne peut plus qu'exploser de colère devant un trou béant. Le « voleur » de Boulatruelle n'est autre que Jean Valjean et l’hypothèse de l'épargne, version Crédit Sylvicole, est par la suite vérifiée*****

 

Boulatruelle n'apparaît en tout et pour tout que trois fois dans les Misérables, même si durant l'épisode du galetas Jondrette il est à peine nommé, faisant véritablement office de tapisserie lie-de-vin. Alors que la fresque de Victor Hugo consomme les personnes secondaires à train effréné (le petit Gervais, les neveux de Valjean...), le père Boulatruelle apparaît et revient de manière presque régulière (toutes les 500-700 pages). Le cantonnier de Montfermeil n'est pas le seul personnage de second plan à revenir de manière inattendue, il y a aussi le père Mabeuf, le vieux Fauchelevent, les deux enfants recueillis par Gavroche... Ce hasard apparent, qui fait que les personnes vont et viennent selon le ressac de la vie maintient l'ancrage des Misérables dans le tangible. Ou du moins cela rend cet ensemble de fables un peu moins irréaliste, car Hugo aurait tendance à construire une tragédie ne reposant que sur un cercle très réduit de protagonistes : Valjean, Javert, Thénardier, Marius, Cosette... Si l'on se penche sur le seul cas de l'inspecteur Javert, il apparaît comme l’âme damné de Valjean, le suivant du bagne de Toulon (1796) à la mairie de Montreuil (1823) en passant par les barricades parisiennes des émeutes de juin 1832.

 

Le récit de ces misères paraîtrait bien grossier s'il n'y avait pas un univers pour les recouvrir et mieux les articuler. Victor Hugo utilise Boulatruelle comme un fil, ivre de vin rouge, pour personnifier la continuité du dépôt des 600 000 francs dans la forêt. Mais il en fait également un aveu malicieux de cette figure de style, en jouant avec la mémoire imparfaite de ses lecteurs.

Il y a encore à dire sur les apparitions du vin dans les Misérables... A suivre dans le prochain épisode : Les Misérables, lieu d'ivresse et pas ivrognerie ?

 

VH-Miseria


Références aux Misérables de Victor Hugo :


* : Partie II, Livre 2, Chapitre 2 : « Où on lira quelques vers qui sont peut-être du diable »

** : Partie III, livre 8, Chapitre 19 : « Se préoccuper des fonds obscurs»

*** : Partie III, livre 8, Chapitre 21 : « On devrait toujours commencer par arrêter les victimes »

**** : Partie V, Livre 5, Chapitre 1 : « Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc »

***** : Partie V : Livre 5, Chapitre 5 :  « Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire »

 

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