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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 08:30

L'affiche d'un Singe en hiver est une promesse à elle seule. Préfigurant celle des Quatres garçons dans le vent (1964), elle réunit d'une écharpe Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. L'étoile montante de la Nouvelle Vague partage joue d'égal à égal avec un mythe du cinéma français en cette année 1962. Typiquement le rôle qui ne se refuse pas, c'est face à Jean Gabin que Lino Ventura a été révélé. Ancien boxeur que Jean-Paul Belmondo avait d'ailleurs croisé sur le tournage de Classe tout risque (Claude Sautet, 1960), mais son nom n'avait pas alors dépassé la ligne des seconds rôles. Quelques mois après ce tournage, il devenait jeune premier, grâce au succès d'A bout de souffle (Jean Godard, 1960).

C'est sur une idée d'Henri Verneuil* que Jean-Paul Belmondo rejoint le tournage d'un Singe en hiver. Cette adaptation du roman éponyme d'Antoine Blondin (paru deux ans plus tôt) fait partie d'une commande de la Metro-Goldwyn-Mayer, le studio américain réunissant pour trois films Michel Audiard, Henri Verneuil et Jean Gabin (respectivement au scénario, à la réalisation et au premier rôle). Malgré ces auspices commerciaux, le film balance perpétuellement entre le confort du cinéma à papa et une Nouvelle Vague désinvolte, entre le bagoût patibulaire de Jean Gabin et la légéreté canaille de Jean-Paul Belmondo. Un ressac identitaire que le film partage avec son protagoniste, tiraillé par un dilemme : se terrer au fond d'un trou normand ou le remplir comme au temps des cerises à l'eau-de-vie ?


Un-singe-en-hiver-d-Henri-Verneuil--Feux-d-artifice-de-Land.png

 

… récolte le poète

Un Singe en hiver est l'histoire d'une embellie, retraçant la rencontre de l'hôtelier d'une station balnéaire normande (le village fictif Tigreville), qui a fait vœu de sobriété (Albert Quentin, joué par Jean Gabin), et d'un toréador/publiciste parisien, qui retarde ses retrouvailles avec sa fille en pension par une feria perpétuelle (Gabriel Fouquet interprété par Jean-Paul Belmondo). Face à cet alter ego, l'aubergiste est tenté par une illusion : retrouver les cuites d'autrefois. Celles qui lui donnaient à naviguer sur le fleuve jaune, en canonnière et casque de la coloniale. Ici la beuverie est la source intarissable de voyages, qui forment la jeunesse comme les rêves de vieillesse. Cette vision accommodante de l'ébriété est fidèle au roman d'Antoine Blondin (alcoolique germanopratin notoire), qui avait une opinion élitiste de la saoulerie. « Des ivrognes vous ne connaissez que les malades, ceux qui vomissent, et les brutes, ceux qui cherchent l'agression à tout prix ; il y a aussi les princes incognito qu'on devine sans parvenir à les identifier » fait-il dire a l'hôtelier dans son roman.

La réplique la plus connue du film est évidemment signée Michel Audiard. L'aubergiste l'assène à Eisnard, le tenancier du bar voisin qui le tance pour le comportement débraillé du matador : « c’est bien ce que je vous reproche, vous avez le vin petit et la cuite mesquine » [voir extrait ci-dessous]La tirade du « tu m'emmerdes »  souligne également qu'un état de sobriété différé n'est pas une fin en soit, mais seulement un moyen de transport.. A sa femme qui s'inquiète de le voir tenté de nouveau par la boisson (violant la promesse faite 15 ans plus tôt) et lui propose « si ça te manquait vraiment, je sais pas moi, tu pourrais reprendre un petit peu de vin au repas.Un demi verre », l'hôtelierlui répond avec morgue : « un demi verre... Dis-toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce serait plus le vin, ce serait l'ivresse. »

Sous la poésie et la geste de la picole dantesque point un fatalisme doux-amer. Celui qui a bu, boira. Tel semble être la morale de cette fable des grands ducs de l'ivresse. Car le temps d'un soir, les brigades de Tigreville sont formées par deux générations de soifards, écumant les comptoirs et topant les pinards. Déambulation éthylique qui aboutit à une apothéose : l'envie de faire un feu d'artifice sur la plage Le fournisseur de ce projet est le grossiste Landru (« à cause de la barbe et de la mort de ses deux femmes »), qui offre son coup de rouge avant de peindre le ciel de la même couleur. Ce qui conduit à un commentaire de dégustation pas très éloigné de la Fontaine, « si vos pétards sont à la hauteur de votre Beaujolais, on va nous entendre du Havre ».

Tenant autant du Bengale que de la Plaza del Sol et du fleuve jaune, les feux fonctionnent évidemment bien, permettant au vaisseau alcoolisé d'arriver à bon port. Mais la destination importe autant que le pilote et que son équipage : la cuite ne se fait pas en comité privé, mais en collége d'érudits. C'est l'enseignement de l'anecdote chinoise qui donne son titre à l'œuvre : "ainsi, en Chine, l'hiver, des singes égarés se réfugient dans les villes. Quand ils sont assez nombreux, on chauffe un train pour eux et on les renvoie vers leurs forêts natales."

 

 

* : et avec l'aval de Jean Gabin, selon les souvenirs d'Henri Verneuil, cités dans Belmondo, la biographie de Bébel par l'historien Philippe Durant (Robert Laffont, 1993). Livre qui rappelle que le scénario d'un Singe en hiver ne plaisait initialement pas aux commanditaires américains, qui n'avaient « pas très bien compris l'histoire et [avaient] pris ça pour une histoire d'ivrognes ». Mais face aux impératifs de tournage (et le risque de payer un dédit à Jean Gabin), c'est bien un Singe en hiver et non une aventure de pêche de morues parmi les icebergs qui se monta.

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons recueillir devant Tout le Monde il est beau, tout le monde il est gentil, le premier film de Jean Yanne. Disparu il y a exactement dix ans, le comique de l'insolence torve a laissé à la postérité bien des petites phrases. De celles qui mériteraient de figurer dans les pages roses des derniers dictionnaires : « le problème des compliments, c'est qu'on n'est jamais sûr que c'est sincère. Alors qu'en général, une insulte, ça vient vraiment du cœur ». Peut-être que son fameux « il est interdit d'interdire » s'y trouve déjà... Les titres de ses films sont du même bois. Liberté, Egalité, Choucroute donne le ton ! Les chinois à Paris mériteraient aussi que l'on s'y arrête, mais nous allons préférer Tout le Monde il est beau...

Le scénario de Jean Yanne et Gérard Sire transpose la figure messianique dans les années 1970 françaises. Avec un peu plus de déférence que le morceau Jesus just left Chicago de ZZ Top, il faut bien le reconnaître. Le fils de l'homme moderne est ici Christian Gerber (joué par Jean Yanne), un journaliste de Radio Plus, une station qui règle ses ondes sur la dernière mode. En ces temps pompidoliens, le Christ n'est plus roi mais Superstar. Radio Plus fait avec son temps et se met à la sauce corpus médiamétrie. Christian Gerber découvre cette nouvelle ligne éditoriale au retour d'un reportage sud-américain, dont la chronique pro-révolutionnaire lui vaut d'être mis au placard. Plus Jésus que Christ...ian, il joue les poils à gratter en s'invitant dans le débats théologiques, comme d'autres enseignaient au Temple. Tournant en dérision les spots publicitaires, il précipite son renvoi et marque son départ par un coup d'éclat. Radiodiffusé, son message adieu prend des allures de coup de balai pour les marchands de la maison de la radio : « vendre de la merde, oui, mais sans dire un gros mot. Tout le monde est gentil, tout le monde il est beau ».

Après sa mise au chômage (on a la traversée du désert que l'on mérite), il est rappelé par le Directeur pour diriger Radio Plus. Cette carte blanche lui permet de prêcher, autant à ses équipes qu'à ses auditeurs. Vient le temps fatal des trahisons, dès lors que le succès et la ferveur de ses disciples dépassent Gerber. Il devient un produit d'appel : « l'homme à la voix qui guérit ». A force de travellings sur des acteurs prenant la pose, la cène du dévoilement de la nouvelle grille de programmation est le summum de cette relecture impertinente. A ce dernier déjeuner, la baguette est rompue, le Graal n'est guère plus qu'un gobelet en plastique !

Tout-le-monde-il-est-beau-il-est-gentil-Cene-Jean-Yanne.png

 

Les voies de l'annonceur sont impénétrables

 

Au-delà des nombreuses références au bestseller qu'est la bible, Tout le Monde il est beau... est plus une critique de la radio (et des médias) que des religions (et des prophètes). La mode pop-rochristique est passée, le « béni oui-oui » des ondes reste d'actualité. Le Christ...ian Gerber érige la vérité comme saint-esprit d'entreprise et banit la langue de bois de tous les programmes. A commencer par les pages de publicités, plus ou moins avoués. Car sous les avés (Maria), la publireportage !

En témoignent les parodies de réclames qui émaillent le film et n'ont rien à envier aux pubs Madone inventées par Frédéric Beigbeder pour égayer son 99 francs. Au début de Tout le Monde il est beau..., une speakerine annonce imperturbablement qu'aux « noces de Cana, Jésus demanda que fût servi en premier les bons vins, puis les mauvais. Si les noces de Cana se déroulaient de nos jours, il n'y aurait que de bons vins. Les vins de la treille ardente. Naturels, fruités, parfumés... Les vins de la treille ardente, prenez et buvez en tous car ceci est du vin ! » Cette enthousiaste incitation à la consommation paraît aujourd'hui bien improbable. En fait elle serait complétement illégale.

Ce sketch date le film de l'avant Evin, quand la communication sur les vins ne devaient pas se limiter pas à une énumération objective d'indications (d'origine, de degré alcool, de modération...). Depuis la loi du 10 janvier 1991 du ministre de la Santé Claude Evin, les modalités publicitaires des boissons alcoolisées sont en effet encadrées : des supports autorisés* aux contenus. Dans la filière du vin, les opposants à la loi Evin sont nombreux (et de nouveau virulents après la publication du manifeste Invignez-vous ! du journaliste Jacques Dupont) et reprochent à la réglementation de ne pas prendreen compte les spécificités culturelles et comportementales liées aux vins. A l'époque des débats parlementaires, Claude Evin répondait que : « la publicité pour le vin ne représente que 10 % de l’ensemble des publicités pour les boissons alcooliques. La publicité bénéficie non pas aux vins de qualité français mais aux alcools durs étrangers ». Il ajoutait que les textes européens n'autoriseraient pas de distinguer vins de qualité et autres boissons alcoolisées.

Le journaliste interprété par Jean Yanne ne réalise quant à lui pas de miracles viniques de la portée des noces de Cana. Mais il propose de rénover la communion, avec l'invention révolutionnaire d'une« hostie spumante ». L'adjonction de bicarbonate de soude à une hostie classique la rendrait effervescente, la communion liquide devenant plus attractive les lendemains de soirées arrosées et les bancs de l'église se regarnissant. Intéressante idée qui reste à l'état de projet.

 

 

A défaut de messes basses à la mémoire de Jean Yanne, l'écoute de la bande originale de Tout le monde il est beau... est conseillée. Véritable comédie musicale qui cache son nom, elle a été ciselée musicalement par Michel Magne et mise en paroles par Jean Yanne. Sans oublier l'inspiration divine, car comme l'annonce le générique « il n'existe rien sur terre qui ne soit produit par dieu ».

  


* : internet en fait partie depuis la loi de la ministre de la santé Roseline Bachelot, adoptée, le 21 juillet 2009. Il est à noter que les horaires de diffusion à la radio de pubs pour des produits alcoolisés sont fixées par décret. La télévision ne peut diffuser la moindre incitation à la consommation.    
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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons regarder une des dernières scènes du film des Hommes et des Dieux. Dépeignant la vie d'une communauté de 8 moines cisterciens, le film de Xavier Beauvois n'est en rien le pendant masculin des 8 femmes de François Ozon. Même si glamours, les 8 acteurs en bure (magistral Lambert Wilson, souverain Michael Lonsdale, malicieux Jacques Herlin...) ne cherchent pas à résoudre une enquête policière, mais un choix cornélien dans l'Atlas algérien*.

Soit rester, malgré une violente instabilité civile, soit fuir, malgré les besoins de la population. Comme le veut la règle de Saint Benoît, l'avis faisait le moine. Le film place le spectateur face à ce dilemme, tandis que le drame est en train de se nouer autour du monastère de Thibirine. Jusqu'à l'issue fatale (de cette histoire vraie). En mars 1996, sept de ces moines sexagénaires sont enlevés et assassinés. Dix-sept ans après, les tenants et les aboutissants de ces meurtres restent incertains. Malgré le succés du film, ravivant l'émotion populaire, la procédure judiciaire française n'a toujours pas abouti.

La force des Hommes et des Dieux est de prendre l'allure d'un documentaire testamentaire. S'appuyant sur la correspondance des moines et une approche naturaliste (réalisation et direction des acteurs), le scénario d'Étienne Comar se fait oublier. Il ne laisse que plus facilement percer la bonté et la simplicité de ces hommes. Il n'est qu'un moment où les cantiques de la vie monastique sont interrompus et que le cinéma chamboule le tempo établi. C'est la scène finale qui nous intéresse. Celle du dernier repas, accalmie silencieuse avant le souffle de la tempête. Celle du dernier verre sifflé, chant de la vigne.

 

Des-hommes-et-des-dieux-de-Xavier-Beauvois-scene-lac-des-c.png

 

(acte IV, scène finale, quatriéme mouvement) Moderato et maestoso

 

Débutant comme une eucharistie imprompue, la dernière scène des Hommes et des Dieux devient une nouvelle Cène pour ces hommes de dieu. Sauf qu'ici il n'y a pas de Judas, le jus de treille remplaçant les apôtres absents. Cette parabole est accompagné par l'impétuosité et la violence païenne du thème final du Lac des Cygnes (Tchaikovski, 1877). Muette, la scène suit dans son déroulé les mouvements de la partition, proposant une chorégraphie de la dégustation. Sur l'introduction andante arrivent les bouteilles de vin, amenées tout en souplesse par frère Luc, le médecin et doyen de la communauté (joué par Michael Lonsdale). Au vu des étiquettes et de la forme des flacons, ces bouteilles sont à coup sûr bourguignonnes (de l'abbaye de Cîteaux?). S'ensuit le passage aux frères des verres, aussi remplis que dépareillés. Du ballon au verre à moutarde : peu importe le flacon !

Les regards et les sourires se croisent entre les frères, unis par le vin. Les sourires en retenue laissent deviner le bonheur de la communion. Cette joie éclate lors de la dégustation, du toast. Mais ce moment de réjouissance laisse place à une introspection où les visages se suspendent et les sourires vacillent. Chacun semble soudain savoir ce qui va arriver, la prémonition de la menace qui pèse sur eux vient rompre le mouvement allegro. Les larmes du vin nourrissent soudainement celles de l'assemblée et l'oppressent, alla breve. Cette prise de conscience fait d'ailleurs écho à l'intitulé d'un précédent film de Xavier Beauvois : N'oublie pas que tu vas mourir (1995).

N'ayant pas la vanité de suivre la passion christique, les moines paraissent deviner l'inéluctabilité de leur martyre. Le travelling de la caméra suit le ressac des émotions, balayant la table d'une extrémité à l'autre, se resserant de plus en plus sur les hommes, jusqu'à ne plus faire que des portraits s'enchaînant sur le poignant mouvement moderato e maestoso. L'amplitude païenne et grandiloquente (pour ne pas dire mélodramtique) de cette musique rompt avec l'austérité des chants grégoriens acapella qui enveloppaient le reste de la vie du monastère. La chasuble se décout et sous la trame désordonnée transparaît l'humanité et les doutes de chacun.

La maestria de cette séquence est brisée par la scène finale, celle des derniers instants de marche sous le frimas, chemin de croix qui conduit les 7 enlevés au suplice de Saint Jean-Baptiste l'Evangéliste. La Cène des Hommes et des Dieux est probablement l'un des moments les plus touchants du cinéma français contemporain. Si le thème du Lac des cygnes a des élans pompiers, cette rupture de rythme ne peut qu'atteindre le spectateur. Bercé par la dramaturgie documentaire du film, il se fait surprendre et se laisse désarmer par cette séquence, qui définit à elle seule l'abnégation.

 

 

 

* : en pratique, le film a été tourné dans un monastère marocain.  

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 12:12

Aujourd'hui, nous allons regarder Lucy's Italian movie, un célèbre épisode de la non moins fameuse sitcom I love Lucy. Si le Lucy's grape fight en question est le précurseur des combats de catch féminin, qu'on se le dise : il s'agit d'un monument télévisé aux Etats-Unis ! Un vrai phénomène culturel qui permet de relier sans sourciller Pretty Woman aux Raisins de la Colère. En effet, le passage dont il est ici question peut être entraperçu par dessus l'épaule de Julia Roberts, tout en faisant référence (du moins esthétiquement) aux dures vendanges californiennes décrites par Joseph Steinbeck.

Le Lucy's grape fight est un classique de la série I love Lucy. S'il marque autant les esprits, c'est par la violence de son brusque combat féminin. Au-delà de l'érotisme saphique, la rareté et l'âpreté de telles séquences les rendent bien souvent mémorables. On pense aussi bien au cru « affrontement au lavoir » qui oppose Gervaise et Virginie au début de l’Assommoir (Emile Zola, 1877), qu'au combat que des bohémiennes se livrent pour les yeux de Sean "James Bond" Connery dans Bons baisers de Russie (Terence Young, 1963).

 

Lucy.png

 

Lucy in the bataille with Raymonde

 

Diffusé en avril 1956 sur CBS, cet épisode est censé se dérouler en Italie, dans la commune de Toro. En tournée européenne, Lucy rencontre dans le train Vittorio Felipe, un réalisateur italien qui lui propose un rôle de touriste typiquement américaine dans son prochain film : Amères grappes (dans la langue de Dante : Grappolo pungente). Enchantée, Lucy décide de s'immerger dans les vignobles italiens pour travailler son rôle. Un quiproquo la voit intégrée dans des équipes de vendangeuses, à la pressée des raisins récoltés (ses pieds étant "grands comme des pizzas"). Si son premier contact avec le pressoir à l'ancienne la ravit, elle se lasse vite de fouler de ses pieds les baies vendangées...

Essayant de fuir, elle est alpaguée par sa collègue qui ne veut pas la laisser se défiler. Se débattant, Lucy la fait tomber dans le moût et déclenche une bataille rangée, où tous les coups de grappe sont permis. Au terme de cet affrontement homérique (ou vinothérapique ?), Lucy retourne à son hôtel poisseuse et teintée, "ayant pris la couleur locale". La voyant dans cet état, le réalisateur Vittorio Felipe lui retire son rôle au profit d'Ethel, la voisine new-yorkaise de Lucy qui la suit en voyage. Il s'avère que le film ne comportait d'ailleurs pas la moindre courbe de raisin, le titre étant métaphorique... Ce dénouement tient du comique de répétition, Lucy tentant à chaque épisode de devenir (en vain) une star.

Tournée dans une winery de la Napa Valley, cette séquence voit s'opposer l'actrice Lucille "Lucy" Ball et la vraie vendangeuse Teresa. D'après les commentaires entourant cet épisode, les vignerons ayant prêté leurs raisins tenaient à ce qu'il soit précisé que les vinifications californiennes utilisaient des pressoirs modernes. Les antiques techniques ont en effet un look bien peu hygiénique, mais ô combien charnel.

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 08:30

Aujourd’hui, nous allons regarder une séquence d’Aniki, mon frère, réalisé, joué et écrit par Takeshi ‘‘Beat’’ Kitano. Japonais, ce dernier a traversé l’océan Pacifique pour réaliser son film de gangsters à Los Angeles. Du tournage, avec une équipe nippone, jusqu’au au montage, certifié director’s cut, Takeshi Kitano a pris soin de ne pas se laisser formater par les studios américains, mais de conserver son identité : nippone, ni soumise. Le scénario d’Aniki, mon frère est un écho aussi simple que parfait à cette démarche artistique.

 

Caricaturale, la transposition de méthodes nippones brutales à un monde américain polissé est portée à l’écran par Aniki Yamamoto (joué par Beat Takeshi). Refusant de se soumettre au gang qui vient d’absorber le sien, Aniki quitte l’archipel japonais pour la Californie afin d'y retrouver son frère (d’où le titre original Brother). Aniki ne respecte aucune règle de ce Nouveau Monde, appliquant jusqu’au bout les codes antiques de la criminalité japonaise : les yakuzas (pègre japonaise). Poussé dans des retranchements caricaturaux, ce code d’honneur archaïque est le principal ressort du film, bien plus que la fraternité. Takeshi Kitano fait d’Aniki un voyou à l’ancienne excessif, dont les soudains accès de sauvagerie ne perturbent en rien son impassibilité. Située au début du film, la scène dont il est ici question en est le parfait exemple. C’est un véritable bottle shock des cultures que le réalisateur s’amuse ici à mettre en scène.


Aniki-mon-frere-Takeshi-Kitano-Omar-Epps-Wine-Bottle-Boutei.png

 

Un film aux doigts et à l’oeil

 

Représentative d’Aniki, mon frère, cette scène d’introduction repose sur un rythme alangui, tout en plans fixes et ellipses, brisé par de surprenants éclats de violence désarticulant l’indifférence massive des personnages. Flegmatique comme cowboy allant au devant d’un duel inexorable, AniKitano arrive au loin. Des bruits de bousculade et de bris de verre hors champ font rapidement comprendre qu’il est rentré par inattention dans un autre passant. Joué par Omar Epps*, le passant insulte copieusement AniKitano, l’accusant de lui avoir gâché « vin cher, d’au moins 200 $ » (soit 200 € d’époque). Le flacon en question étant dans un tel état qu’il semble difficile de juger de sa qualité.

Grand cru bordelais ou petit zinfandel californien, le mystère serait entier si cette rencontre ne sentait pas plus l’arnaque la vinasse de supérette. Se baissant sans un mot, AniKitano ramasse le tesson de bouteille. Il met subitement un terme aux récriminations du piéton en lui crevant l’oeil droit. Surpris par une caméra soudain subjective, le spectateur n’en éprouve que plus de douleur pour l’éborgné. AniKitano frappe ensuite au ventre agresseur, le regardant avec satisfaction se plier de douleur (seule expression de l’acteur durant la séance). Nommé Denny, cet arnaqueur borgne reviendra dans la suite du film. Faisant partie du gang du frère d’Aniki, il finira par se lier d’amitié entre Aniki, sans jamais réellement revenir sur cette première rencontre.

Gamine dans sa surenchère de violence, cette séance se délecte de malmener le spectateur. La technique de la caméra soudainement embarquée y est pour beaucoup, complétée par un art de l’ellipse qui laisse deviner la nature des coups et imaginer la douleur des blessures. Dans Aniki, mon frère, les bandits sont à la découpe : phalanges, tripes... Cet aspect caricatural et jusqu’au-boutiste transparaît dans les bruitages. Dans la scène, le « sploosch » sanguinolent marquant le coup est dans la lignée des cartoons américains sadiques (de Tex Avery à Itchy & Scratchy). Cette alchimie est poussée à son paroxysme dans une séquence ultérieure. Particulièrement marquante, elle se déroule dans un restaurant asiatique et pousse à ne se curer le nez avec des baguettes chinoises en aucun cas...

 

 

* : acteur connu par les aficionados de séries américaines médicales. Depuis 2004 il joue le Dr Eric Foreman dans la série Dr House, auparavant il avait également eu une carrière de rappeur/producteur, plus en rapport avec l'univers d'Aniki, mon frère.

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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons regarder une séquence du dessin animé Fantasia : la Symphonie pastorale. Dans ce film des studios Disney, la symphonie n°6 de Ludwig van Beethoven met en animation un Dionysos tout à ses prérogatives de dieu de la fête et du vin. Conformément à sa tradition de dieu itinérant, le fils de Sémélé et de Zeus reste au pied du mont Olympe durant son apparition. Il a ici la forme d’un bonhomme joufflu, éméché et titubant, avec en guise de faire-valoir un petit âne licorne*.

 

Ce portrait humoristique de Dionysos est nécessaire à la séquence. Celle-ci ne jouit en effet pas d’une forme olympienne et repose beaucoup sur le comique du dieu vinique. La promenade mythique proposée par la Symphonie Pastorale peut paraître assez fade et convenue par rapport aux autres tableaux de Fantasia. Cette symphonie n’est pas aidée par sa place dans le métrage. Elle fait suite à l’expérimentale piste sonore du Sacre du printemps (Igor Stravinsky) et précède la Danse des heures (Amilcare Ponchielli), séquence qui a marqué l’imaginaire populaire avec son ballet des animaux : hippopotames, autruches et éléphants en tutus.

 

Symphonie-Pastorale-Fantasia-Disney-1940-Dionysos-Bacchus-A.png

 

 

 

Ni dieu...nysos

 

Fantasia n’est pas la première version animée de la Symphonie Pastorale des studios Disney. En 1938, un extrait était utilisé pour accompagner une Symphonie Folâtre : la Symphonie d’une cour de ferme. C’est une version remaniée et condensée par les soins du chef d’orchestre Leopold Stokowski qui est jouée dans Fantasia. La réalisation de cette séquence a débuté à la fin 1938 en se basant sur une autre oeuvre : le ballet Cydalise et le Chèvre-pied de Gabriel Pierné. Son ouverture avait séduit Walt Disney, lui inspirant une marche de faunes antiques. Cependant l’oeuvre a rapidement semblé pâlotte et la Symphonie Pastorale lui a été préférée dès janvier 1939.

 

Dirigeant également l’orchestre de Philadelphie pour la bande originale de Fantasia, Leopold Stokowski désapprouvait ce choix. Selon lui, la vision mythologique posée sur la symphonie ne correspondait pas à l’esprit campagnard original. La symphonie n°6 en fa majeur opus 68 a été composée entre 1805 et 1808 par Ludwig van Beethoven. Contrairement aux autres symphonies du compositeur viennois, celle-ci est thématique. Chacun des 5 mouvements de la symphonie possède ainsi un titre, orientant l’imagination de l’auditeur.

 

L’arrivée de Dionysos se fait lors du troisième mouvement, intitulé : ‘‘Lustiges Zusammensein der Landleute’’ (soit la joyeuse assemblée des gens de la campagne). Les danses accueillent le dieu juché sur son destrier. Les deux titubent, l’un sous l’effet du vin et l’autre sous le poids du premier. Cette fête païenne est interrompue par la pluie et le tonnerre de Zeus, qui dispersent la foule et marquent le début du quatrième mouvement (Gewitter, Sturm : l’éclair, la tempête). Celui-ci s’achève sur un Dionysos comblé : la citerne de vin sous laquelle il a trouvé refuge déversant son nectar.

 

Si les débuts de cette version animée sont bucoliques, la suite est nettement bacchique, sans que cela n’émeuve la censure. Le code Hays était nettement plus intéressée par les poitrines des centaures féminins que par l'ivresse de Dionysos. On les comprend...


 

* : cet ‘‘ânicorne’’ se nomme Jacchus d’après l’Encyclopédie des personnages animés de Walt Disney de John Grant. La séquence est en effet muette, ce qui ne met pas en valeur ce jeu de mot, issu de la contraction de jack, l’âne en anglais, et de Bacchus, l’équivalent romain de Dionysos.

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 12:00

Aujourd’hui, nous allons regarder un extrait du Dîner de cons, le film que Francis Veber a tiré de sa pièce de théâtre homonyme. Nous allons nous intéresser à la saynète du Château Lafite-Rothschild 1978. Afin d’apprendre un truc « bon à savoir », à base de grand cru bordelais, de vinaigre et qui n'est peut-être pas si loufoque que ça,.


Le Dîner de cons est une comédie de boulevard française tout ce qu’il y a de plus théâtrale et classique (cocus, calembours, qui pro quo...). Simple au possible sa trame n'en est pas moins efficace : l’éditeur parisien Pierre Brochant (interprété par Thierry Lhermitte) invite François Pignon (le regretté Jacques Villeret) à un dîner hebdomadaire où l'enjeu est de se faire accompagner par la personne la plus ‘‘conne’’ possible. Il faut bien avouer que François Pignon a « la classe mondiale, peut-être même le champion du monde », c’est un convive confondant, constamment consternant.

 

 

Diner-de-cons-Film-Comique-Francis-Veber-Vin-Chateau-Lafi.png

 

 

Vieillir comme un bon vin aigre

Dans l’épisode qui nous intéresse, François Pignon s’est vu contraint de convier son ami Lucien Cheval (Daniel Prévost) à un dîner, afin d’obtenir un numéro de téléphone. Or ce Lucien Cheval est un contrôleur fiscal coriace. Une table spartiate est donc levée, tandis que Pierre Brochant vide son appartement de tout bibelot et objets de valeur. Tout ceci afin d’éviter un contrôle fiscal impromptu. Il est pour cela aidé par son ami Just Leblanc (Francis Huster), qui est soudain pris de doute sur la modestie du vin carafé pour Lucien Cheval.

 

Le vin qui s'y trouve est un effet un Château Lafite-Rothschil 1978*. Un millésime excellent selon les connaisseurs, cuvée qui témoignerait même de la prise en main dynamique du domaine par Eric Rothschild. On leur fait confiance. Pierre Brochant ayant travaillé toute sa vie pour ne pas avoir de piquette chez lui, il ne lui reste plus qu’à ajouter du vinaigre à son Château Laffite pour en maquiller la qualité.  « C'est un truc que je te donne si tu veux transformer un très grand vin en piquette. Et voila : le gros Laffite qui tache ! » Cependant, la dégustation donne un résultat « bizarre, ça lui donne du corps (...). Il est pas plus mauvais… Il serait même plutôt meilleur. » 

 

Apparemment abracadabrantesque, ce gag pourrait cependant avoir un fond de vérité, ou du moins de ''plausibilité''. Un vinaigre de vin contient une grande quantité d'acide acétique, ce composé témoigne d'un défaut inacceptable dans un vin. Au-delà d'une certaine dose (ou plutôt d'un seuil de perception), le vin est alors piqué et impropre à la consommation. Cependant, en dessous de ce seuil, l'acide acétique peut au contraire ajouter à la complexité aromatique et gustative d'un vin. Ce qui donne une véracité oenologique à cette blague potache.

 

Cela reste cependant un cocktail risqué, peut-être plus encore plus avec un vin de consommation courant qu'avec un grand cru classé. Dans le Dîner de cons, Pierre Brochant rajoute une autre rasade de vinaigre, ce qui lui permet d’avoir le résultat souhaité : aigre et ascecent à souhait. Mais comme le conclut François Pignon à propos de l'expérience précédente : « Ah oui, c'est bon à savoir, ça ! »

 

* : Il faut préciser que cette scène se passe en 1998. A cette époque le prix d’une caisse de Lafite-Rothschild était certes élevé et représentait sa liasse de francs ; mais la demande asiatique n’avait pas fait du premier grand cru 1855 de Pauillac une pièce de collection notoirement spéculative.


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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons visionner le film Boudu sauvé des eaux. Réalisée par Jean Renoir en 1931, cette pellicule a le statut d’icône du cinéma, notamment grâce à l’interprétation que Michel Simon fait de Boudu. Cette adaptation de la pièce de René Fauchois conserve l’anticonformisme théâtral de l’original, tout en y ajoutant une impolitesse ouvertement antibourgeoise.

L’histoire de Boudu sauvé des eaux est simple : c’est l’histoire d’un vagabond qui, le vague à l’âme, veut se suicider. Sauvé des eaux de la Seine par un bourgeois libraire, Boudu s’installe chez son sauveur, Monsieur Lestingois. Loin d’être reconnaissant, il s’avère malpropre, malpoli, mal luné, malappris... Bref, les bonnes mœurs sont malmenées, les apparences de tolérance se fissurent (« on ne devrait jamais secourir que des gens de sa condition ») et après ce petit tour parmi les gens civilisés, Boudu retourne à la rue.

 

Boudu-sauve-des-eaux-Jean-Renoir-Michel-Simon-1932-Dejeun.png

 

In clodo, vinasse ?

 

Ce qui va nous intéresser ici, c’est le portrait que Jean Renoir et Michel Simon dressent du clochard parisien. A priori on retrouve l’image d’Epinal du sans-logis, telle qu’on peut l’entendre dans Clodi Clodo de Claude Nougaro. Sale, dégingandé et affamé, Boudu semble n’avoir pas plus d’équilibre qu’un culbuto. On en déduit bien logiquement que Boudu est dans un état perpétuel de sobriété décalée. Innocemment, on pense qu’il est très probablement sous perfusion permanente de rouge (partant du principe que les canettes de bière 500 mL n’existaient pas dans l’entre-deux-guerres).

Cependant, lors du repas des sardines et tartine beurrée qui suit son sauvetage, un vin blanc-sec lui est servi en accompagnement (on note le bel accord mets-vins, pour vous en convaincre, cliquer ici). A notre surprise, il le crachouille immédiatement, avec un air profondément dégoûté. « Ca pique » et il préfère de l’eau bien fraîche (même s’il en déjà bien bu juste avant). Dans Boudu, le clochard connaît seulement l’ivresse de la liberté et du fol anticonformisme.


 

Sel, mon mari !

 

Dans ce long métrage on retrouve tous les codes du vaudeville : milieu et intérieur bourgeois, trio mari-femme-bonne* et relations extra-conjugales. Boudu est le chien des rues qui va bousculer ce jeu de quilles. Contrairement à l’enfant sauvage de François Truffaut (1970) qui s’acclimate et s'intègre à la civilisation, Boudu y est imperméable. Dans intérieur bourgeois, il fait toujours tâches.

La scène du déjeuner au vin rouge en témoigne. N’arrivant pas à plier sa serviette, Boudu fait maladroitement tomber son verre vin rouge sur la nappe. En bonne maîtresse de maison, madame Lestingois se précipite sur sa salière. Pour la plus grande incompréhension de Boudu : « Pourquoi vous mettez du sel dans mon vin ? »

Mme Lestingois : « Parce que vous avez fait une tâche... pour pomper le vin ! »

Trouvant pendable ce réflexe, Boudu s’amuse malicieusement à asperger la nappe salée, « que le vin pompe le sel ».

L’ingratitude espiègle et égoïste de Boudu paraît insupportable. Mais son fatalisme certifié non-conforme se fait sans le moindre calcul. Il est au contraire purement humain, voire réaliste. Ses borborygmes et inactions sont naturelles, prises sur le vif (quitte à faire durer les plans) et tranchant avec des personnages typés « sociétaires de l’Académie Française ». La psychorigidité des maniaqueries sociales est cristallisée dans cette scène où le vin n’arrive pas à absorber le sel (ou vice-versa). Boudu c’est l’anarchie faite bonhomme, c’est la lutte des classes avec style, c’est un documentaire libertaire imaginaire.

 

* : respectivement Charles Granval, Marcelle Hainia et Séverine Lerczinska.

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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 07:00

Aujourd’hui, comme vous n’aurez pas manqué de le constater, c’est le 24 décembre. Je ne vous fais pas l’insulte de vous rappeler à la veille de quoi nous nous trouvons, non, je vais plutôt relever une coïncidence extraordinaire, qui frise l’improbable machination. En effet, ce qui vous lisez est... le 24ème billet de ce blog !

Pour fêter tout ça avec une frivolité facétieuse de bon aloi, nous allons aborder un sujet des plus sommeliers : la critique d’une alliance mets-vins au ciné.

 

RestaurantMoulesFrites

 

Les moules de Noël

 

Si le faux documentaire belge C’est arrivé près de vous est fameux pour son cocktail du petit Grégory, il dispense également quelques conseils basiques de sommellerie. Le plus important étant : en choix de vins, ce n’est pas le meilleur Nez qui a raison, mais bien la plus grande gueule.


Le cours magistral se déroule comme suit. Durant un dîner maritime (pour voir l’extrait, cliquer ici), Benoît ‘‘Ben’’ Poelvoorde prend le choix des vins en main, se montrant décontracté, mais ferme, sans une nuance d’hésitation. Cependant le serveur du restaurant de moules ne semble pas convaincu par « le choix de monsieur [qui n’est] pas des plus judicieux ». Sans laisser le temps à l’impertinent jeune homme de se permettre le moindre conseil, Ben le remet sans transition à sa place, détournant habilement la critique par la tactique du physique.

 

Dans ce premier film, on sent déjà tout le potentiel horripilant du style de Benoît Poelvoorde, si apte à se rendre détestable d’aigreur et de bassesse. Cette scène en préfigure d’ailleurs une de Podium (film de Yann Moix, 2004), lorsque Bernard Frédéric, joué par Benoît Poelvoorde, annonce que s’il a été Claude François toute sa vie, il peut bien être Carlos une nuit et en profite pour mettre plus bas que terre un maître d'hôtel. Ce qui est gênant avec cette méthode offensive, c’est qu’elle est assez rustaude, ne permettant pas la démonstration de sa délicatesse vineuse, contrairement à un flegme tout britannique.

 


BonsBaisersOrientExpress.png

 

Red russian

  

Dans le film Bons Baisers de Russie, Sean ‘‘James Bond’’ Connery montre bien plus de retenue dans l’expression de son désaccord. Cela se passe lors de la scène du dîner au restaurant de l’Orient Express. L’agent britannique se contente alors d’une moue interloquée lorsque son convive Robert ‘‘Red Grant’’ Shaw commande négligemment un verre de Chianti. Plus conventionnel, notre héros avait quant à lui accordé son plat avec un Champagne blanc de blancs de la maisonTaittinger, choix judicieux s’il en est. 


Lorsque le fourbe agent du SPECTRE (Service Pour l’Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, la Rétorsion et l’Extorsion) dévoile sa duplicité, Sean Connery lâche un cinglant commentaire, résumant toute la logique de son personnage : « Du chianti sur du poisson. J’aurais dû m’en douter » (‘‘Red wine with fish. That should have told me something’’). Cette ligne rend James Bond virtuose dans l’art du mépris infligé avec classe, dans le roman de Ian Fleming (1957) c'était le noeud papillon de Red Grant qui était source de suspicion : trop vaniteux pour un agent au service secret de sa majesté...


Bons Baisers de Russie demeure l'une des meilleures adaptations de la saga James Bond au cinéma. C’est également l’une des plus fidèles. Les producteurs nord-américains Albert R. Broccoli et Harry Saltzman avaient particulièrement à coeur de respecter le roman qui était l’opus le plus vendu de la série aux Etats-Unis. Le président américain John F. Kennedy l’ayant retenu parmi ses 10 romans préférés dans un entretien accordé au magazine Life en 1961. Pour finir sur une anecdote-qui-en-jette-et-fait-bien-en-réveillons, Bons Baisers de Russie serait le dernier film que le président Kennedy aurait vu à la Maison Blanche, deux jours avant l’attentat de Dallas.

 

Au risque de décevoir, il n'y aura pas de 25ème article sous le sapin du 25 décembre, mais que cela ne vous empêche pas de passer d'excellentes fêtes ! Et que ce soit en blanc ou en rouge : santé !

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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 22:15

Aujourd’hui nous allons nous pencher sur Ratatouille, film d’animation produit par le studio Pixar et coproduit par Walt Disney Pictures. En fait, nous allons survoler cette réalisation de Brad Bird pour nous pencher sur l’atmosphère française (et donc vineuse) qui en émane, des travaux préparatoires (ou artworks) aux affiches, sans oublier un produit dérivé, qui avait tout du jamais-vu et ne le fut en fait jamais.

 

 

 

 

French to(o m)uch

 

A l’été 2007, Ratatouille était projeté dans les cinémas du monde entier, avec un sous-titre phonétique adapté aux publics non francophones (''rat-a-too-ee''). Ce dessin animé raconte l’histoire de Rémy, un rat provincial français, qui apprend à cuisiner à la TV et se rêve chef étoilé, comme son idole le chef Gusteau. « Petit, mais cuistot » , Rémy est littéralement propulsé à Paris. Se présente alors à lui l’opportunité de prouver que la devise « tout le monde peut cuisiner » n’est pas qu’un slogan publicitaire pour tacos et hamburgers (pour plus de détail, voir le film!). La morale manifeste de Ratatouille, c’est que toutes les possibilités sont ouvertes à qui s’en donne les moyens. Ce film ne se limite cependant pas à un auditoire purement enfantin et propose bien d'autres lectures. On en veut pour preuve la réflexion du critique culinaire Anton Ego, dissertant sur les rapports entre création et jugement.

 

Si ce film est tout public (au sens noble du terme), on sent qu’il a été fait par des américains pour un public américain. D’où une vision passéiste de la France, avec DS obsolètes, bérets et marinières en guise d’uniforme, sans oublier la paire baguette-bicyclette... A l’écran, le tout beigne dans des teintes fauves-orangées, directement empruntées à l’atmosphère romantico-montparnassienne des films de Jean-Pierre Jeunet. Ajoutez-y une souris et Paris sera toujours Disneyland Paris !

 

L’accessoire indispensable pour crédibiliser cette atmosphère franco-parisienne, c’est le vin, pardi ! En effet, le vin ne pouvait pas être décemment absent de cette représentation imaginée/fantasmée de l'Hexagone. La dive bouteille fait partie intégrante des coutumes françaises et reste donc présente en toile de fond durant tout le long-métrage. On peut s'étonner que l'on trouve ainsi une consommation régulière de boisson fermentée dans un film prévu pour une audience mineure, mais la chose passe facilement : ce sont des Français, il faut leur excuser. Le film peaufine ainsi son réalisme ethnographique en n'occultant pas ce ‘détail’.

 

AfficheRatatouille

 

Affiche-moi la rue de la Paix

 

On pourrait s'amuser à relever de manière exhaustive les apparitions du vin dans Ratatouille. On ne l'a pas fait, on relèvera juste que consommer des bouteiles de Château Latour 1961 jusqu'à ébriété ne semble pas si surréaliste. A chacun de décider si c'est pour cause de fiction, ou de bulle spéculative sur la place de Bordeaux. Quoiqu'il en soit, c'est avec ce nectar que Linguini (l'homme qui a recueilli Rémy et l'a fait rentrer dans la cuisine du chef Gusteau) finit pompette, ce qui n'est pas fréquent dans une production Walt Disney.

 

Avec Dumbo (sur lequel on reviendra une prochaine fois), Linguini est l'un des seuls personnages principaux d'un film Disney à être mis dans un tel état. Du moins parmi les personnages ‘gentils’ et positifs, dans Basile : détective privé les compères de Ratigan ne répondent pas à ces critères et peaufinent plutôt leur méchanceté en picolant. Cet excès aurait pu choquer les censeurs américains (si prompt à mettre des avertissements), mais le traitement de ce passage reste bien innocent et potache. Cela rappelle plus les épisodes où Tintin se retrouve fin saoul (comme dans le Crabe aux Pinces d'Or) que les princes de la cuite d’un Singe en Hiver. Comme dans Tintin, Linguini n'est pas vraiment coupable, il s'est retrouvé contraint de boire. Ici, c'est Skinner qui a poussé Linguini à lever le coude, histoire de le faire parler. La morale est au final sauve, le commis de cuisine se voyant puni d'une corvée nocturne et d'une sévère gueule de bois le lendemain matin.

 

Cette ambiance vino-française est inhérente au projet Ratatouille, et ce depuis ses prémices. Comme on peut le voir sur les artworks, repris en affiches ci-dessus, champagnes et verres de vin font partie intégrante des travaux préparatoires. Ils forment tout autant l'environnement culinaire de Rémy que le fromage ou la grande cuisine. Le style de ces affiches est très européen. Le graphisme évoque une stylisation propre à la Belle Epoque. Ces traits fins et ces arêtes taillées à la serpe ne sont pas sans faire penser à Théophile Alexandre Steinlen (connu pour son affiche du cabaret de la butte Montmartre : le Chat Noir). Les couleurs vives aux reflets pastels sont par contre plus typiques de l'insouciance et des techniques lithographiques de l’entre-deux guerres.

 

Il faut préciser qu'il est difficile de donner le nom de l'artiste responsable de ces dessins. En effet, le studio Pixar a une structure 'coopérative' qui fait que la production est commune et que l'on ne connaît au final que le nom des responsables d'équipe. Le concepteur/superviseur de Ratatouille est Jason Deamer, mais on ne peut lui attribuer la paternité intégrale de ces dessins. En effet, les idées et concepts sont de Jan Pikava, sachant que Brad Bird a lui-même modifié l'aspect de certains personnages, quand il a pris les rênes du projet.  


EtiquetteRatatouille.png

 

Disney, dans de beaux rats

 

Venons-en maintenant à une idée particulièrement folle (mais pas autant que l’était celle de la concrétiser). Disney annonce au printemps 2007 que la sortie de Ratatouille sera accompagnée de la mise sur le marché de nombreux produits dérivés. Jusque là, rien d’affriolant : les peluches, mugs, T-shirts et autres jeux-vidéo sont des classiques pour ce genre de production. Mais les studios ont tenu à ajouter à cette démarche purement commerciale un soupçon d'originalit". Comme Ratatouille est atypique de par ses thèmes exceptionnelement culturels et gastronomiques, une gamme d’accessoires de cuisine est mise sur pied : vaisselles, sets de table, toques, tabliers... et surtout : bouteilles de vin !

 

L'idée d'afficher Rémy sur des bouteilles de Bourgogne est ‘logique’ si l’on pense que le film se déroule en France et véhicule les valeurs européenne de la bonne chère*. Mais être allé jusqu’à commander 500 caisses de bouteilles de chardonnay (le cépage bourguignon blanc) paraît vraiment dément. Comment ne pas prévoir la réaction des lobbies familiaux et hygiénistes qui vont dénoncer l’association d’un personnage de dessin-animé pour enfants avec la consommation d’une boisson alcoolisée ? Ces réactions ne se sont pas faites attendre et dès les premières critiques, l’empire Disney a fait marche arrière et a tout annulé, avant même que les bouteilles ne quittent le sol français. Le lobby des producteurs de vins californiens (notamment de la Napa Valley) avaient également critiqué cette initiative, mais seulement parce que le vin était français et non américain. Heureusement que Rémy ne trempe pas sa face de rat dans le verre, sinon la WWF s’y serait également mêlée.

 

En plus de l’impair éthique, on peut se demander à qui ce produit comptait s’adresser d’un point de vue marketing. Si ce sont les enfants qui sont visés par l’étiquette, ils ne peuvent en aucun cas être des consommateurs de ce Bourgogne blanc. Et si les adultes peuvent acheter la bouteille, ils ne trouvent (généralement...) pas que la présence de Rémy soit un facteur motivant l’acte d’achat, au contraire, ils auraient tendance à se méfier de la qualité d'un produit franchisé. C’est à se demander si les commerciaux de Disney/Pixar n’ont pas voulu simplement transposer le coup de génie marketing de la trilogie Toy Story (les produits dérivés étant déjà les protagonistes du film) à l’univers de Ratatouille. Au moins a-t-on évité la commercialisation chez Jouéclub de rats vivants, peints en bleu et baptisé Rémy...

 

* : notamment avec le concept de dégustation (pas de vin il est vrai, mais on s'en approche très fortement), lorque Rémy tente d'apprendre à son frère Emile à ne pas avaler sans apprécier mais à mâcher pour discerner goûts, formes, motifs et couleurs.

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