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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 22:47

Aujourd’hui, nous allons regarder une toile peinte par Véronèse en 1563, les Noces de Cana. On peut admirer cette imposante oeuvre (666x990 cm, soit 70m2) au musée du Louvre, où elle fait face à l’iconique Joconde*.


 Si ce tableau ne provoque pas l’engouement touristique de sa sibylline voisine, il ne fait pas pour autant pâle figure en comparaison (après tout il a la décence de ne pas se retrouver dupliqué sur des services à thé à la porcelaine douteuse). Cette œuvre est même d'une importance charnière dans la carrière de Véronèse; il y traite un mythe chrétien avec un faste opulent et une apparente légèreté historique, qui deviendra sa marque de fabrique. 


Véronèse-Cana

 

Toujours là pour donner un coup de vin

 

Tiré de l’Évangile selon Jean (chapitre 2, versets 1 à 11), la légende des noces de Cana nous raconte le premier miracle officiel de Jésus. L’immaculée conception, Dieu pour papa, la fuite en Égypte pour échapper au massacre des innocents? Du flan en comparaison!

Revenons à notre histoire, Marie est invitée à une noce dans la ville de Cana (Liban), Jésus et ses apôtres l’accompagnent. Durant les festivités, Marie fait remarquer au Fils de l’Homme qu’il n’y a plus de vin pour les convives. Jésus répond par un énigmatique « mon heure n’est pas venue » (nous y reviendrons, pas d’impatience!). Jouant au mystérieux, il fait amener des jarres, normalement utilisées pour les ablutions du rite juif, et demande aux serviteurs d’y mettre des pierres. Ces jarres sont alors amenées au maître de cérémonie (qui n’a pas eu vent de l’infusion rocheuse opérée par JC), qui s’exclame auprès du marié : « Tout le monde sert d’abord le bon vin et, quand les gens sont ivres, alors le moins bon ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ». Une révolution des pratiques œnologiques a eu lieu : l’eau a été transformée en vin !

C’est avec cette tournée du Saint-Patron que Jésus débuta sa série de miracles (cf. le Nouveau Testament pour les curieux) et que ses apôtres eurent foi en lui. De nombreuses représentations artistiques de cet épisode ont été réalisées avant celle de Véronèse. Mais là où est Véronèse est novateur, c’est dans sa savante distillation d’anachronismes effrontés et de symbolisme religieux.


DétailCana

 

La piété sauce Véronèse

 

Ce tableau semble simple. Dés le premier aperçu on distingue nettement le mariage terrestre festif et les cieux divins imperturbables. Comme dans les représentations liturgiques classiques, le représentant de la religion est au centre de l’oeuvre (ici le Christ entouré de Marie et ses apôtres), usage que remettra en question Un Enterrement à Ornans de Gustave Courbet, mais là n’est pas le sujet.

 

La seconde chose qui marque, c’est la profusion des personnages. On en dénombre 132, Véronèse « faisant rentrer le plus de figures possible », comme stipulé dans la commande. Cette masse n’est en rien homogène, d’abord à cause des couleurs de leurs tenues, qui tranchent nettement les unes avec les autres, ensuite à cause de l’hétérogénéité des époques représentées. C’est là un troisième détail de taille. En effet les toges et drapés antiques côtoient de la plus naturelle des manières des parures, bijoux et verreries répondant aux canons de la mode vénitienne du XVIe. Un peu comme si artiste moderne représentait Moïse en train de se faire dicter les 10 commandements par textos célestes, ou les apôtres adhérant au groupe «la Cène, j’y étais» sur FaceBook.

 

Véronèse se résume-t-il pour autant à un peintre baroque utilisant une histoire biblique (rien ne manque dans la composition : les serviteurs avec leurs jarres sont au centre, le maître de cérémonie juste à côté et les mariés sont sur le côté gauche) comme mobile à la description de festivités italiennes?

Bien sûr que non! Car si Véronèse a joué à faire de ce mythe une représentation en territoire connu pour ses contemporains, il a parsemé son tableau de symboles mystiques.

Il faut bien voir que le miracle de Cana préfigure l’Eucharistie. Le « mon heure n’est pas venue » fait référence à la Passion du Christ, à son sacrifice et à son leg terrestre que seront le pain et le vin, permettant au croyant de communier avec lui. Si Jésus n’offre pas encore son corps avec la réalisation de ce miracle, ce dernier évoque ce qui adviendra. Véronèse évoque déjà l’heure tant redoutée, faisant apparaître de la viande découpée au dessus de la tête du Christ,  nous donnant subliminalement à voir la charpie des plaies ouvertes par la lance de Longinus. De même le plat que l’on entrevoit, apporté sur le côté droit, ressemble fort à un cadavre amené au tombeau... On pourrait ainsi aller jusqu’à disserter sur la signification de la tour en arrière-plan, qui brise la monotone symétrie du tableau, mais il faut savoir laisser les symboles aux interprétations de chacun.


L'occasion de revenir sur ce mythe se fera probablement à l'avenir, d'autres artistes plus récents se l'étant également approprié (on pense déjà à un certain GR et un autre JC).

 

VueSalonCarré-MullerShongor


* : Originellement commandée par un monastère bénédictin de l’île de San Giorgio Maggiore afin d’en orner le réfectoire, elle a été récupérée par l’armée napoléonienne et acheminée en France suite au traité de Campoformio (1798).


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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 14:09

Aujourd’hui nous allons parcourir des bobines du 7ème Art à la recherche d’un acteur aussi secondaire que polymorphe, qui échappe aux coupes du montage pour mieux se retrouver dans celles de réceptions ambassadoriales. Intéressons-nous donc à la carrière du vin à l'écran, et plus précisément à ses apparitions éclairs, qui peuvent être soit spontanément fortuites, soit publicitairement recherchées. En effet, le monde de la com’ n’est pas à un coup de pub prêt!

 

 

LivingDaylights1987

 

Le Bond, le brut et l’agent (de com’)

 

Dans la catégorie placement produit «pur» et visible, la saga James Bond (22 épisodes au compteur de cette série débutée en 1962) est un vrai cas d’école. L’agent secret est plus au service de la publicité (voitures Aston Martin, montres Omega, vodka Smirnoff...) que de sa majesté, quant il s’agit d’arrondir ses fins de mois. Depuis Vivre et Laisser Mourir (1973), il fait en effet office d’ambassadeur de luxe pour la maison de champagne Bollinger. 

 

Cette ‘‘opération Bollinger’’, grossière avec ses ficelles trop visibles, peut sembler ridicule, mais est en fait bien voulue et maîtrisée. Par exemple, dans Casino Royale (2006) Daniel Craig commande un Bollinger Grande Année, sans aucune subtilité; un plan séquence statique forçant même le spectateur à se concentrer sur cette ‘‘pause’’. Ce procédé de placement produit en est risible, mais c’est ce qui fait son attrait : être assumé. Ce qui est au final profitable aux deux parties : 

- Le rocambolesque personnage de James Bond gagne en ‘‘réalisme’’ en consommant des produits existants et gagne en charisme avec son élégance de dandy blasé face aux produits de luxe ;

- La marque associée reste ancrée dans cet univers fantasmé, et devient un moyen réel de traverser le miroir.

 

Bien d’autres films (ou séries : Sex & the city ou Desperate Housewives faisant la promotion du californien Clos du Val)  donnent dans le registre de la promotion flagrante, certains vont même jusqu’à devenir l’équivalent de guides touristiques de luxe, aguichant avec zèle les riches cadres de la City avec un terroir so frenchy, so chic (Une Grande Année de Ridley Scott)... 


 

ClaudeChabrol2008.png

 

Faire Chabrol avec subtilité

 

On en viendrait à oublier que la bouteille de vin n’est pas qu’une étiquette. « Qu’importe l’écrin! » s’exclament des cinéastes, « le vin a une âme et c’est cette part seule  de l’objet qu’il faut montrer, ou mieux : suggérer »

Ainsi le vin peut sembler être caché, ou montré furtivement, mais n’en-est-il pas finalement que plus présent par son essence même? Ce placement spontané du Vin (et non pas un vin) peut être un clin d’œil au spectateur connaisseur et appâter la curiosité du néophyte, c’est le cas des mystérieuses bouteilles  (Ludivine Sagnier une bouteille de Chapoutier devinée par la colerette) entraperçue dans la Fille Coupée en Deux de Chabrol.

Des produits peuvent aussi être placés spontanément, pour les besoins d’une rime comme dans les Chansons d’Amour de Christophe Honoré («J’ai bu des verres et puis des verres/ Zubrowska, whisky, riesling, Piper », J’ai cru entendre paroles d’Alex Beaupain, 2007).

 

Bien des apparitions de vins restant à traiter, le dossier est à suivre...

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 23:14

Aujourd’hui nous allons lire une étude de Charles Baudelaire: Du Vin et du Hachisch, comparés comme moyens de multiplication de l’individualité. Cette oeuvre a initialement été publiée en 1851 dans le périodique Le Messager de l’Assemblée et accompagne les diverses éditions des Paradis Artificiels (pour une version numérique, voir WikiSource).

 

Autoportrait-Baudelaire-Influence-Haschisch-BNF.png

 

Baudelaire d'antan

 

Avant toute chose il faut remettre les choses dans leur contexte. En effet, les divers psychotropes étaient un lieu assez commun pour les Lettres durant la seconde moitié du XIXe siècle. Avoir les lois Evin et autres rapports Chabalier en tête serait purement anachronique, alors que le savant emblématique de l’époque affirmait que le «vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons»

 

Dans son article, Baudelaire évoque en parallèle vin et haschich (consommé alors sous forme de confiture verte: le dawamesk). S’il mêle alors le classicisme bachique de Balzac (Traité des Excitants Modernes, 1839) et l’exotisme des fantasias de Théophile Gautier (Le Club des haschichins, 1846), il est surtout original, et en avance sur son temps, en abordant les pans psychologiques et moraux de son sujet. Pour ne pas nous disperser, nous ne nous intéresserons  cependant ici qu’à la partie traitant Du Vin.

 

Portrait-Charles-Baudelaire-Gustave-Courbet.png

 

Rien n'égale la joie de l'homme qui boit, si ce n'est la joie du vin d'être bu

 

Ce texte à la prose élevée passe vite sur les descriptions assez ordinaires (puisque universelles?) de l’ivresse et de sa joie illusoire. En effet, le discours baudelairien veut  s’attacher à démontrer que «le vin est semblable à l’homme : on ne saura jamais jusqu’à quel point on peut l’estimer et le mépriser, l’aimer et le haïr». C’est alors que le poëte nous rapporte les propos du nectar. Aux glouglous du fond de bouteille font place des remerciements à celui qui l’a créé, à celui qu’il aguiche avec des promesses de volupté et d’oubli, jusqu’à la vibrante déclaration qu’«à eux deux ils feront un Dieu».

 

C’est alors que Baudelaire fait preuve d’anti-conformisme et surprend, bifurquant sans transition sur les sentiers de l’inattendu. Au lieu de se laisser emporter aux sommets de l’ivresse poétique propres aux partisans du Parnasse («l’Art pour l’Art»), il nous redescend sur terre, pile sur l’ivrognerie. On pourrait en effet démonter sa thèse en lui rétorquant que le vin ne peut grandir l’homme quand il l’abaisse à tremper son mufle dans le cloaque de l’alcoolisme. Baudelaire répond alors que sa thèse n’en reste pas moins valide: le vin est comme l’homme, ainsi «ses crimes sont égaux à ses vertus». Il met un point final à ce débat par un jugement sublime sur ses détracteurs potentiels :  «un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables

 

Baudelaire nous rapporte ensuite deux histoires, deux contes, dont je vous laisse le plaisir de la découverte (ou de la relecture). Arrive alors l’annonce de son dogme. On l’a vu, une fois que le désir d’unité, poursuivi par le vin et l’homme, est assouvi, naît une entité supérieure et suprême. On a donc affaire à une nouvelle trinité, vision païenne («panthéiste») un peu trop naïve et donc pondérée par le rappel que le vin ne fait qu'accentuer ce qui est dans chacun de nous (la méchanceté donnant un ivrogne exécrable, mais le bon pouvant aboutir au génie). On multiplie en effet une individualité, on ne peut ni perdre ce qui est latent, ni créer ou pallier à ce qui est absent.

 

 

En bonus une citation de Baudelaire à attendre et déclamer pour briller en bonne société:

 "Le vin et l’homme me font l’effet de deux lutteurs amis sans cesse combattant, sans cesse réconciliés. Le vaincu embrasse toujours le vainqueur."

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 23:12

 

Aujourd’hui, nous allons écouter une chanson écrite par Claude Nougaro et Jacques Datin: Je suis sous... (Marie-Christine). interprétée en 1964 par le petit taureau. L'amoureux éconduit (et passablement éméché) qui tente de reconquérir sa belle Marie-Christine est à écouter ici et à voir  (après 1'40").

 

Nougaro-Claude-Album-Marie-Christine.png

 

Claude a la joie

 

Ici, l’homme à l’accent de swing et aux semelles toulousaines fait des infidélités à son registre musical de prédilection. Pour l'ambiance jazzy, vous pouvez repasser! Les reprises raffinées de thèmes connus (le Blue Rondo a la Turk de Dave Brubeck devenant À Bout de Souffle) ont cédé la place à une orchestre de piano bar, arrondissant probablement ses fins de mois dans diverses bals musettes...

 

Il part donc en goguette, pour ne pas dire guinguette, et à la première écoute on en vient même à se demander s’il ne donne pas dans la chanson à... boire!? En effet, auditivement on est submergé par l’impression de fouillis gaiement musical. Lui-même martelé par un rythme syncopé, alors que les inflexions ondulantes du chant de Nougaro miment des choeurs de bacchanales avinées...

 

Mais il n’y a pas que l’atmosphère musicale qui soit atypique pour du ''Nougaro''. Lui qui a l'amour du vers finement ciselé et de la verve abondante, le voilà donnant dans la lourde redondance et s'empêtrant dans un vocabulaire vulgairement familier.

 

Une chanson à laquelle il ne faut plus soumettre ses oreilles? Et bien non!

 

 

 

Le jazz e(n faisan)t la java

 

Pour bien apprécier cette chanson, il faut la laisser se décanter, puis l'écouter jusqu'à s'en imprégner. Alors son style rond de fonflon ne masque plus le reste de ses éléments et au contraire les bonifie. Ainsi, on discerne sous le ridicule rythme de ''montagne russe'' les tressaillements pathétiquement amoureux d'une outre-à-vin, s'essoufflant comme un accordéon pour mieux se regonfler. Car si le chant de velours de Nougaro ne peut s'empêcher de transpercer cette chanson a priori légère, c'est que l'on n'a pas à faire avec une simple parodie éthylique de la scène du balcon de Roméo et Juliette (Acte II, scène 2, Shakespeare). Si un foisonnement de jeux de mots égaie le propos, leur concentration que leur faisant perdre toute subtilité, il ne faut pas prendre cette chanson pour un simple exercice de style "populaire" (Nougaro s'en revendiquant au contraire,  étant un adorateur invétéré d'Édith Piaf). 

 

Au final, Nougaro et Dantin n'ont-ils pas ici cherché à illustrer l'antique In Vino Veritas?

À première ouïe, c'est une vision caricaturale et littérale qui nous est servie: rien ne sert de mentir, la vérité toujours transparaît. Mais aussi ridiculement (ou désespérément?) que cela puisse sembler, ne peut-on pas voir sous la carapace de l'ivrogne tapageur le coeur de l'amant désemparé, car rejeté? Sous l'homme saoul, c'est le Je qui a aimé et qui à nouveau voudrait l'être qui apparaît. Il est désespérément repentant et se croyant prêt à pouvoir tout changer espère le retour de sa Dulcinée. Sens quelque peu laborieux et un peu trop studieux, mais au combien tolérant et universel.

 

Je suis sous... (Marie-Christine) une chanson qui a soif... soif... soif d'amour!

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 22:52

Noé-ChapelleSixtine

Aujourd’hui, nous allons parler de l’Ivresse de Noé de Michel-Ange. Fresque de la Chapelle Sixtine (cf. à droite de la reproduction, sa position au plafond, 21 mètres au-dessus du dallage du Musée du Vatican) achevée en 1509, on y voit la faute de Cham, soit l’élément déclencheur de... la malédiction de Canaan!

 

Qui dit péché, dit vin

 

Reprenons le fil de l’Histoire biblique et comme le veut l’expression, remontons au Déluge. Après le fameux épisode de l’Arche, Noé prend sa retraite des chantiers nautiques et retourne à la terre en devenant le premier viticulteur de l’Histoire: 

 

‘‘Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne.’’ (Genèse IX, 20)

 

Avec un art elliptique assumé, Noé invente sans plus de transition: l’œnologie, le vin, sa consommation en excès et... les agissements sans queue ni tête en état de sobriété différée! D’après le Livre,‘‘il but du vin, s'enivra, et se découvrit au milieu de sa tente.’’ (Genèse IX, 21)

 

Alors qu’il est assoupi dans son plus simple appareil, son fils Cham entre dans la tente, y voit son père nu et court l’annoncer à ses deux frères, Sem et Japhet (Genèse IX, 22). ‘‘Alors Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père; comme leurs visages étaient détournés, ils ne virent point la nudité de leur père.’’ (Genèse IX, 23). 

 

Ayant décuvé, Noé reprend par la suite ses esprits et se rendant immédiatement compte de la faute commise par son fils, s’écrie: ‘‘Maudit soit Canaan! qu'il soit l'esclave des esclaves de ses frères!’’ (Genèse IX, 25).

Canaan est en fait le fils de Cham. Car Noé ne peut maudire directement son fils, ce dernier ayant reçu la bénédiction divine pour avoir survécu au Déluge (Genèse IX, 1).

 

Ivrese-Noe-Bellini.png

 

Du délit d’indélicatesses à celui de faciès

 

Mais au fait, pour quelle faute Cham et sa descendance sont-ils donc punis? L'étude théologique chrétienne de ce texte a communément retenu que Cham avait eu un comportement impudique et irrespectueux envers son père. Il se serait moqué de sa nudité en rapportant son état auprès de ses frères, faisant de l’injure privée une insulte publique.

 

Toutes les interprétations ne font cependant pas de Cham le symbole de la perte d’égard des nouvelles générations pour leurs anciens. Comment expliquer que Noé se soit rendu compte de la faute de Cham dés son réveil? Pourquoi une punition si grave? L'exégèse juive a ainsi avancé que Cham aurait abusé de son père (ou de la femme de Noé), ou l’aurait castré, ou se serait marié avec une personne de couleur comme l’insinuait l’américain John Fletcher au milieu du XIXème siècle...

 

Loin d’être anecdotique ou simplement issue d’un esprit raciste malade, cette dernière version du mythe témoigne du recyclage malsain qui a en a été progressivement fait. La malédiction de Cham a longtemps été la justification biblique de la servitude des peuples africains. En effet, Cham et Canaan sont considérés comme étant les ancêtres des ethnies ‘‘négres’’ (en se référant à la répartition de la descendance de Noé en nations terrestres, telle que décrite dans la Genèse X, 15-19). Ainsi, ceux qui ont la peau noire seraient maudits par Dieu et ne seraient bon qu’à être des esclaves. Ce raisonnement littéral simpliste fut un appui indéfectible pour nombre de partisans de l’esclavage. Le summum ayant été atteint avec les élucubrations de M. Fletcher suscitées.

 

Transnonain-Daumier

 

Michel-Ange, et pas démon!

 

Il ne faut cependant pas tomber dans le travers du procès d’intention facile contre Michel-Ange, pour le traitement de cette légende. En effet, les relents raciaux nauséabonds accolés au mythe de la malédiction de Cham ne se sont réellement développés qu’au XVIIème siécle et il serait donc anachronique de lui prêter des arrières pensées.

 

Dans sa représentation des épisodes de la Genèse, Michel-Ange choisit de représenter le verset 23 du chapitre IX. On y voit Ham dos au spectateur, se moquant de Noé endormi. À ses côtés Shem critique vertement la conduite de Ham, tandis que Japhet recouvre son père d’un tissu.

 

Si l’on peut trouver paradoxal, pour ne pas dire incohérent, que les fils de Noé soient aussi nus que lui et se contentent de fines étoles pour se vêtir, on ne peut qu’être soufflé par le jeu aérien des drapés. Un tel art d’insuffler un ample mouvement à des tissus figés dans une croûte pigmentée n’est pas sans rappeler d'autres maîtres de la Renaissance commet Sandro Boticelli ou Le Titien.

 

La position innocemment assoupie de Noé au pied d’un pressoir (le pichet de vin et la vasque complètent l’origine de l’endormissement) contraste avec cette animation agitée et empressée l’entourant. À cette posture lascive, pareille à celle du dormeur du Massacre de la rue Transnonain d’Honoré Daumier, répond le doigt tendu et accusateur de Cham. Peut-on y voir une résurgence du fameux doigt de la Création de l’Homme du même Michel-Ange? Si tel était le cas, ce doigt tendu et vilement humain appelle à être complété. Il faudrait imaginer le pendant de cette fresque, où serait représenté l’épisode suivant: Noé pointant vers Cham et sa famille un doigt divin pour mieux les chasser     rageusement.

 

MaledictionCanaan-Dore.png

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 09:52

Ceci n'est pas un manifeste.

N'ayant ni la prétention (ni l'envie!) de théoriser outre mesure, le premier article de Vin'Artblog des Arts en Vin se veut essentiellement explicatif.

Expliquons donc l'essentiel! 

Animé par l'envie de conjuguer et partager mes passions que sont le Vin dans sa diversité culturelle et les Arts dans leurs pluralités sensorielles, ce blog a été créé. Par ce support immatériel, je cherche à débusquer, recenser et partager via écran LCD les diverses émanations du vin dans l'ensemble des champs artistiques (littérature, musique, cinéma, etc). Occurrences où le vin peut aussi bien avoir le rôle central, ou n'être qu'au second plan en bruit de fond, ou même être source d'inspiration supposée...

Bonne lecture et n'oubliez pas: l'Internet est un moyen, pas un vin en soi!

MagritteStyle

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Published by Alexandre - dans Vin'Arcisse
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