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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 19:59

Aujourd’hui nous allons écouter une chanson de Johnny Cash : He Turned The Water Into Wine. Revenant sur le premier miracle de Jésus Christ, ce spiritual folk est considéré comme une chanson secondaire (pour ne pas dire mineure) dans l’œuvre de Johnny Cash. Ce gospel écrit en 1968 lui tenait pourtant particulièrement à cœur, comme on peut le voir lors de l'interprétation qu'il en a fait, avec la Carter Family, lors du célèbre live at San Quentin.

 


He turned theater into divine

 

Le 29 février 1969, Johnny Cash donnait un concert exceptionnel. Non seulement il rassemblait sous le nom de Johnny Cash Show la crème du folk/rock de l'époque (the Carter Family, Carl Perkins et The Statler Brothers), mais il le faisait bénévolement et dans la prison d’état de San Quentin (Californie). Alors que l'ambiance du concert est passablement électrique (le personnel et l'établissement pénitentiaire étant clairement pris à partie par ses chansons), Johnny Cash surprend son auditoire avec une pause, « a serious moment. »

Il se lance dans un véritable prêche, sorte de rock around the cross  ponctué par le boom-chika-boom qui est sa marque de fabrique musicale. Il évoque alors un voyage qu’il a réalisé en mai 1968 avec sa femme June Carter. Ce périple en Israël l’a conduit à Nazareth, en mer de Galilée, à Jérusalem et... à Cana. Comme s’il s’adressait à ses ouailles, il tient à raconter « un fait réel. Nous sommes allés dans le village de Cana, juste derrière les collines de Nazareth. Il y a une petite église où coule l’eau qui a servi au premier miracle de Jésus. (...) J’étais si impressionné en sortant de l’église, que, si jamais j’ai eu de l’inspiration, c'était à ce moment là. Et j’ai été inspiré par ce que je venais de voir et d’entendre. Je me suis exclamé dans un soupir :  ‘‘il a changé l’eau en vin’’. » 

 

Il dit alors avoir écrit sur la route du retour cette chanson, dans un souffle. Il enchaîne sur la chanson He Turned The Water Into Wine, aux sonorités countries de Nashville, avec en filigrane la ligne de baryton folk de Johnny Cash et la réponse en écho d'un chœur typiquement gospel, transformant le réfectoire de San Quentin un sanctuaire de "rockabillyturgic".

Quel chanteur oserait aujourd’hui se donner ainsi en spectacle dans une prison, y relater un simili-miracle et y chanter pareille ode, sans se ridiculiser, ni se faire huer ? 

 

CashGospelRoad.png

 

JC was a rockstar

 

Johnny Cash est un artiste résolument polymorphe. La vision que chacun a de lui est pareille à celle que l'on a au travers d'un kaléidoscope : complexe, mais forcément partielle. Tant que l'on n'a pas fait tourner le cylindre, on n'a pas pu juger de l'ensemble de ce qui est à voir. Mais une fois que l'on a changé la perspective, on ne peut plus réellement comparer avec ce qu'il y avait auparavant, il n'en reste plus qu'une ténue impression, pas forcément compatible avec l'actuelle mosaïque de formes et de couleurs. Avec J.R. Cash, il en est de même. On ne retient souvent qu'une facette de l'homme et on occulte le reste pour simplifier.

Certains voient en lui le Man in Black, le rebelle folk qui reprend son ode contre la machine carcérale de San Quentin dans la prison même. D’autres retiennent le chanteur de country aux chansons rythmées et comiques, telle A Boy Named Sue. On oublie généralement le fait qu’il était également un fervent croyant. Il croyait notamment en la rédemption et faisait de certaines chansons des sermons, appuyés par ses propres expériences et démons (alcoolisme et amphétamines). 

Si une telle dévotion peut paraître improbable pour un auteur-interprète de rock 'n' roll, il faut se souvenir qu'aux origines de ce genre musical est le rhythm 'n' blues, qui descend lui-même du negro spiritual et autres gospel songs religieuses. A ses débuts, Elvis Presley était considéré comme un chanteur de gospel. Cet héritage musical a toujours été latent chez Johnny Cash. La légende veut que lors de sa première audition à Sun Records, en 1955, Johnny Cash se soit présenté comme un chanteur de gospel, et qu'il aie décidé d'interpréter des morceaux religieux. Son futur manager, Sam Phillips, lui aurait alors dit que le « gospel est un superbe genre, mais invendable. A moins d'être Mahalia Jackson. » L'histoire dit que Johnny Cash céda sur ce point et se fit connaître par son rock et sa country. C'est parce qu'il aurait décidé de revenir au gospel, et qu'il essuya un refus, qu'il aurait quitté Sun Records pour Columbia en 1957.

Pouvant enfin s'adonner aux chants religieux, Johnny Cash ne s'en priva pas. Selon lui, le premier miracle de Jésus Christ à Cana est une parabole sur les miracles du Christ en particulier et de tous ses actes en général. Ce qui sous-tend ce tout est la charité. Ainsi Johnny Cash revient-il également sur le multiplication des pains et des poissons, ainsi que les miracles suivants dans sa chanson. Contrairement à Saint Thomas, il n'a pas besoin de voir (ou boire ici?) pour croire et il en fait le thème central de ce morceau. Cette chanson aux résonances de charité avait logiquement toute sa place dans le concert de San Quentin.

Il est à noter que Johnny Cash en fait une version sensiblement différente dans le film Gospel Road : une histoire de Jésus (cliquer ici pour voir l'extrait). Cette pellicule a été tournée en Israël en 1972, Johnny Cash y fait le narrateur et le chanteur de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ. Il faut bien dire (avec tout le respect que l'on a pour le défunt Man In Black) qu'il sombre ici dans un kitsch qui frise la parodie. Son rôle du prédicateur philosophant sur des reconstitutions qui annoncent plus La Vie de Brian des Monty Python, qu'elles ne s'inspirent de l'Evangile selon Saint Matthieu de Paolo Pasolini. A croire que pour donner cette forme à ce projet il n'avait pas bu que de l'eau, quoique lorsque l'on s'appelle JC...

 

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Cliquer ici pour lire un résumé de la légende de Cana et voir la version picturale de Véronese

Cliquer ici pour apercevoir la fugitive apparition du mythe de Cana dans les Aventures de Tintin

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8 juillet 2011 5 08 /07 /juillet /2011 13:27

Aujourd’hui, nous allons feuilleter les Misérables de Victor Hugo. Véritable livre monde, cette œuvre hugolienne engloutit les personnages secondaires dont elle regorge. Si faire apparaître de nombreux personnages se dissipant dès la page tournée, a pour effet de donner l’impression du réel et de ses hasard aux misères de Jean Valjean, Victor Hugo s’amuse aussi à embrouiller son lecteur en réutilisant ceux qu'il a hâtivement oublié. C’est le cas de Boulatruelle, cantonnier de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) et ivrogne de figuration. 

 

MiserablesCP.png

 

 

Pactole avec le diable

 

Le personnage de Boulatruelle apparaît à la fin du premier tiers des Misérables*, en 1823. A ce moment du récit, Jean Valjean est rattrapé par son passé de bagnard. Sous le nom de Monsieur Madeleine, il avait fait richesse à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et en était devenu le maire, par adhésion populaire. Mais suite à l’affaire Champmathieu, il est conduit (après la fameuse tempête sous un crâne) à reconnaître publiquement sa véritable identité et à fuir la vindicte de ses citoyens, ainsi que la justice désormais à ses trousses. S'évadant de la prison de Montreuil et sachant que ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne soit arrêté, Jean Valjean retire la somme qu'il avait déposé à l'agence parisienne de Laffite. Il part à Montfermeuil, pour y cacher les 600 000 francs et pouvoir, dès qu'il sera à nouveau libre, tenir la promesse faite à Fantine : prendre sous son aile Cosette (la fille de Fantine), qui est sous la garde de la famille Thénardier, aubergistes à Montfermeil.

 

C'est du moins ce que le lecteur devine, car Victor Hugo ne raconte pas directement cette partie de l'histoire (tout comme il ne ''révèle'' qu'après coup l'équation M. Madeleine = Jean Valjean). C'est à celui qui lit de relier coupures de presse et récits bruts au reste des Misérables. C'est dans un de ces récits subalterne que Boulatruelle apparaît soudainement, alors que Victor Hugo revient sur une légende de Montfermeil. Cette croyance dit que l'on peut croiser dans les bois le diable en train d'enfouir son magot. Trois possibilités s'offrent alors au malchanceux. Soit il fuit et meurt dans l'année. Soit il s'approche, s'aperçoit que ce n'est qu'un vieillard inoffensif et il meurt dans la semaine. Soit il attend que le démon parte, déterre sa caisse où se trouvent « un sou, parfois un écu » et meurt dans le mois.

 

On apprend alors que Boulatruelle est à la recherche de ce magot légendaire, et qu'il maraude souvent dans les forêts de Montfermeil (l'actuelle forêt de Bondy), notamment depuis qu'un étranger inconnu y a été aperçu. Boulatruelle (on ne connaîtra pas plus que ce surnom, ce qui est l'apanage des Misérables) est introduit par un portrait qui se limite à deux choses :

- l'hypothèse qu'il était « probablement affilié à une bande » ;

- le jugement qu' « il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne » .

Désirant en savoir plus sur ce que faisait l'inconnu de la forêt l'aubergiste, Thénardier et le maître d’école de Montfermeil tente de faire parler Boulatruelle en utilisant son penchant pour le vin. Mais ici il n'y pas de discours bacchique comme vu précédemment, en vidant son verre, on ne vide pas son coeur : « on fit boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément et parla peu. Il combina avec un art admirable la soif d’un goinfre avec  la discrétion d’un juge. » Cette vaine tentative d'interrogatoire résonne évidemment avec le traquenard du galetas Jondrette, durant lequel Boulatruelle est plus un accessoire de décor qu'un figurant à part entière.


MiserablesTraquenard.png

Association d'Acolytes Anonymes

 

Boulatrelle fait une apparition furtive dans le second tiers des Misérables, lors du traquenard de la maison Gorbeau en 1831**. Avec l’assistance de la bande de malfaiteurs parisiens ‘‘Patron-Minette’’, Thénardier (qui se fait appeler Jonfrette) tend un piège à Jean Valjean (qui se fait nommer Monsieur Leblanc). Son plan est d’abuser de sa confiante générosité pour l’attirer dans son taudis de la maison Gorbeau, de l’y retenir et de le forcer à céder une part de sa fortune. Boulatruelle fait partie de ceux engagés par Patron-Minette, il est donc présent au galetas Jondrette. Il ne fait guère plus. Alors que les malfrats mettent en place le guet-apens, Thénardier/Jondrette s’aperçoit que l’ « un de ceux qui étaient sur le lit s’appuyait sur le mur, les yeux fermés et l’on eut dit qu’il dormait. (...) 

 Est-ce que Boulatruelle est mort? demanda-t-il.

- Non, répondit Bigrenaille, il est ivre. 

- Balayez dans un coin, dit Thénardier.’’ »

 

Et pendant tout le reste des événements et des agitations de la masure Gorbeau, Boulatruelle se contentera de ponctuer le traquenard de ses ronflements (v)innocents. Tandis que la tension ne cesse d’augmenter dans le galetas, ce comique de situation est particulièrement étrange. Surtout que le narrateur joue de ne plus se souvenir de qui est Boulatruelle. Ou du moins il s’abstient de rappeler à son lecteur que ce personnage a déjà été croisé (il y a 500 pages, il est vrai). Ce personnage de second plan (voire de décor) en perd son identité, tout fondu dans la masse qu'il est. En disposant la scène ainsi, Victor Hugo évite de polluer le discours, avec une remise en contexte qui couperait l'action qui se lance. Mais cette façon de traiter la présence de Boulatruelle le conforte surtout dans son rôle de narrateur malicieux, jouant à être omniscient, simple spectateur ou les deux à la fois. Ce passage confirme par ailleurs l'hypothèse de l'appartenance de Boulatruelle à un gang, mais Hugo ne revient pas dessus. Il a joué à placer indices et pions en connaissance de cause et c'est au lecteur de faire le reste.

 

Au terme de cet épisode digne de Rocambole et des Mystères de Paris, Javert et la police parisienne interviennent, mettent un terme à ce traquenard et arrêtent l’ensemble des bandits. Jean Valjean profite quant à lui de la pagaille pour s’enfuir ***. Alors qu'on avait (à nouveau) oublié la présence de Boulatruelle, Victor Hugo le fait resurgir des profondeurs de son ivresse. « Les agents avaient avisé l’ivrogne endormi derrière la porte et le secouaient. Il s’éveilla en balbutiant :

 "Est-ce fini Jondrette ?

 - Oui, répondit Javert." »

Boulatruelle n'en dira pas plus, la cellule qui dégrise l'attendant, ainsi que des poursuites pour... mais pour quoi au juste ?

 

 

MiserableRetardArbre.png

Ivresse-sur-Seine ne conduit pas à Trésor-sous-Bois

 

On aura le dénouement des péripéties juridiciaires de Boulatruelle dans l’ultime tiers des Misérables****, en 1832. Victor Hugo devient presque volubile au sujet de Boulatruelle. Il se fend de rappels nets et précis pour remémorer qui est ce terrassier qui croyait au trésor de la forêt. Il resserre ainsi la trame distendue des apparitions de Boulatruelle parmi les MisérablesIl s'avère que suite aux événements de la masure Gorbeau, Boulatruelle a été libéré pour circonstances enivrantes : « on n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou volé. » Comme le conclue le narrateur : « utilité d'un vice, son ivrognerie l'avait sauvé. »

 

Poursuivant dans le registre du paradoxe,  Victor Hugo peaufine le portrait de son cantonnier qui, « quoique ivrogne, avait une mémoire correcte et lucide » . Car Boulatruelle aperçoit dans la forêt de Montfermeil un inconnu qu'il pense avoir déjà vu. Ni une ni deux il se met à le filer, présentant que son obsession du magot diabolique est sur le point de se concrétiser. Hélas pour Boulatruelle, se creuser ainsi la tête ne lui permet pas de déterrer le trésor. Ayant perdu de vue l'inconnu, il arrive trop tard au niveau de la cachette. Il ne peut plus qu'exploser de colère devant un trou béant. Le « voleur » de Boulatruelle n'est autre que Jean Valjean et l’hypothèse de l'épargne, version Crédit Sylvicole, est par la suite vérifiée*****

 

Boulatruelle n'apparaît en tout et pour tout que trois fois dans les Misérables, même si durant l'épisode du galetas Jondrette il est à peine nommé, faisant véritablement office de tapisserie lie-de-vin. Alors que la fresque de Victor Hugo consomme les personnes secondaires à train effréné (le petit Gervais, les neveux de Valjean...), le père Boulatruelle apparaît et revient de manière presque régulière (toutes les 500-700 pages). Le cantonnier de Montfermeil n'est pas le seul personnage de second plan à revenir de manière inattendue, il y a aussi le père Mabeuf, le vieux Fauchelevent, les deux enfants recueillis par Gavroche... Ce hasard apparent, qui fait que les personnes vont et viennent selon le ressac de la vie maintient l'ancrage des Misérables dans le tangible. Ou du moins cela rend cet ensemble de fables un peu moins irréaliste, car Hugo aurait tendance à construire une tragédie ne reposant que sur un cercle très réduit de protagonistes : Valjean, Javert, Thénardier, Marius, Cosette... Si l'on se penche sur le seul cas de l'inspecteur Javert, il apparaît comme l’âme damné de Valjean, le suivant du bagne de Toulon (1796) à la mairie de Montreuil (1823) en passant par les barricades parisiennes des émeutes de juin 1832.

 

Le récit de ces misères paraîtrait bien grossier s'il n'y avait pas un univers pour les recouvrir et mieux les articuler. Victor Hugo utilise Boulatruelle comme un fil, ivre de vin rouge, pour personnifier la continuité du dépôt des 600 000 francs dans la forêt. Mais il en fait également un aveu malicieux de cette figure de style, en jouant avec la mémoire imparfaite de ses lecteurs.

Il y a encore à dire sur les apparitions du vin dans les Misérables... A suivre dans le prochain épisode : Les Misérables, lieu d'ivresse et pas ivrognerie ?

 

VH-Miseria


Références aux Misérables de Victor Hugo :


* : Partie II, Livre 2, Chapitre 2 : « Où on lira quelques vers qui sont peut-être du diable »

** : Partie III, livre 8, Chapitre 19 : « Se préoccuper des fonds obscurs»

*** : Partie III, livre 8, Chapitre 21 : « On devrait toujours commencer par arrêter les victimes »

**** : Partie V, Livre 5, Chapitre 1 : « Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc »

***** : Partie V : Livre 5, Chapitre 5 :  « Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire »

 

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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 19:48

Aujourd’hui nous allons nous intéresser à la feuille de vigne, et à sa place d'accessoire intime dans l’art occidental. Symbole bachique durant les temps antiques, la feuille de vigne s’est par la suite transformée en un voile de pudeur. Ainsi utilisée pour masquer l’indécent, elle est devenue la marque de la censure. C’est le cas de la peinture de Francis Picabia (ci-dessous). La Feuille de Vigne recouvre son oeuvre des Yeux Chauds qui avait causé un vif scandale lors de son exposition au Salon d’Automne de 1921.

 

Picabia1922

 

 

Une origine mi-figue, mi-feuille de raisin

 

L’utilisation des feuilles de vigne comme cache-sexe trouve son origine dans la Bible. Alors que l’Humanité (réduite à Adam et Eve*) connaît le paradis terrestre, Adam et Eve succombent à la Tentation et goûtent le seul fruit du jardin d’Eden qui leur sot défendu. Ils se rendent soudain compte de leur nudité et en prennent honte :

 

« Et les yeux de tous deux furent ouverts ; ils connurent qu'ils étaient nus, et ils cousirent ensemble des feuilles de figuier, et s'en firent des ceintures » (Genèse 3 : 7)

 

Initialement ce n’était pas une feuille de vigne mais de figuier qu’Adam et Eve ont utilisé pour se couvrir. Il faut dire que les feuilles de ces deux espèces sont assez proches et peuvent prêter à confusion. Ainsi la feuille du cépage Jacquez est connue en ampélographie (étude des caractères des cépages) comme ayant un aspect « feuille de figuier » caractéristique. Même si le Jacquez est un hybride producteur direct, issu de croisements franco-américains, qui date de la fin du XIXe, l’hypothèse d’une erreur de représentation faisant glisser le premier sous-vêtement de la feuille de figuier à celle de vigne reste plausible. Peut-être la mythologie chrétienne associée au vin (Cana, le Pressoir Mystique) a-t-elle poussé à cette uniformisation. A moins que les vrilles de vigne permettent un meilleur maintien de la feuille ? Les feuilles semblent généralement voleter dans l’air sur les représentations de ce mythe, à croire qu’elles tiennent à... l’anthocyanolite ?

 

FigLeafPlaster1857

 

 

« Cachez cet entre-rein que je ne saurais voir »

 

En tant que première manifestation du Péché Originel, c'est bien logiquement que cette feuille (vigne, figuier : même combat), est devenue le symbole de la pudeur et de la convenance sociale. Elle a pris l'allure d'un ajout puritain incontournable, réclamé par la pudeur bigotte, qui s'indigne devant les nus antiques, voire modernes (comme ceux réalisés lors de périodes plus libérales, type Renaissance). Une réplique du David de Michel-Ange est ainsi connue pour avoir choqué la Reine Victoria. La copie en plâtre exposée dans le Victoria & Albert Museum (Londres) s'est donc vue adjoindre un cache-sexe feuillu, accessoire toujours prêt à être accroché en cas de visite royale impromptue.

 

Véritable outil de censure, par bien-pensance plus que bienséance, la feuille viticole a saturé bon nombre de représentations artistiques. Le cas le plus célèbre est celui de la fresque florentine de Massacio (1425), l’Expulsion du jardin d’Eden, sur laquelle des feuilles de vignes ont été ajoutées a posteriori. La représentation d'Adam et Eve, chassés de l’Eden dans un pagne de feuilles de vignes, s'est depuis bien ancrée dans la culture populaire. Si l'on revient au Livre (Gn 3 : 21), on note cependant qu'avant de renvoyer Adam et Eve, Dieu leur a cousu des tuniques de peaux dont ils se sont vêtus. Mais les peaux de bêtes (païennes ou trop recouvrantes?) n'ont pas eu les faveurs des pères de l'Eglise, et c'est la légère feuille de vigne qui est devenu le plus simple des appareils.

 

De nos jours le symbole est resté, mais paraît bien caduc après des tableaux comme l'Origine du Monde de Gustave Courbet (1866) et maintenant qu'une effeuilleuse ne désigne pas forcément une ouvrière viticole. Le code puritain est toujours repris, mais est le plus souvent parodié. Dans le clip de la Salsa du Démon du Grand Orchestre du Splendid (1980), on voit ainsi un Coluche démoniaque se parer d'une grappe de raisins, détournant ainsi la règle des convenances sociétales en une burlesque grossièreté, qui aurait bien mérité un moule de plâtre à une certaine époque.


 

* : Lilith, première femme d’Adam, n’apparaît pas précisément dans la Bible canonique.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 11:07

Aujourd’hui nous allons lire le 13e album des aventures de Tintin : les 7 boules de Cristal. Cette BD a été écrite et dessinée par Georges Rémi (dit Hergé) entre 1943 et 1946. On lit ici la version colorisée de 1948, qui est celle actuellement publiée par les éditions Casterman. Dans l’épisode qui nous intéresse, Tintin se voit entraîné par le capitaine Haddock dans une relecture magique du mythe de Cana, déjà évoqué ici. 

 

RG6SeptBoules.png

 

Magie, magie, idem que l’œnologie ?

 

Si le titre énigmatique de l’album et des indices de malédiction planent au dessus de Tintin dès le début de l’aventure, les premières pages sentent le tâtonnement. Comme si Hergé avait un fil directeur, mais qu’une pelote de possibilités l’empêchait de voir quelle ficelle tirer pour arriver à se lancer. Dans l’errance introductive, pleine de fausse-pistes (comme le tombeau mérovingien évoqué par le professeur Tournesol), Hergé joue la sûreté en asseyant dans sa série l’importance du capitaine Haddock. Il est à noter que la représentation de ce dernier en snobinard à Moulinsart ne sera pas conservée par la suite, ce qui n’est pas dans les habitudes de Hergé, adepte du comique de répétition, « je dirais même plus..

 

Les acrobaties de Nestor et Milou ne font pas tout et Hergé doit bien amorcer l’histoire. De manière assez abracadabrante, c’est l’obsession du Capitaine Haddock pour un numéro de prestidigitateur qui va marquer le début des péripéties du reporter. Ayant assisté plusieurs fois au spectacle du prestidigitateur Bruno, Haddock croit avoir trouvé le ‘‘truc’’ qui permet au magicien de transformer de l’eau en vin rouge. Il passe donc un verre d’eau au travers d’un cône de carton orange, strié de noir (ou l’inverse) et demande à Tintin du juger du résultat. Inutile de préciser que cet essai a été réalisé en... vain ! 

 

Si le vin est bien composé à 80-85% d’eau*, un tour de passe-passe plus élaboré (probablement avec du colorant concentré) est nécessaire pour réussir cette transformation. Même le Christ a dû utiliser des cailloux pour réussir pareil tour, c’est dire. Ne se démontant pas face à cet échec cuisant, Haddock décide d’emmener le reporter à la houppe au music-hall où officie « le roi des illusionnistes (...) et cette fois, mille tonnerres, je saurai comment il procède ! »

 

RG17SeptBoules.png


L’étoile mystérieuse ou ignominieuse ?

 

Tous ceux ayant lu cet album, ou vu sa très bonne adaptation en dessin animé, se souviennent de qui se passe au Music-Hall-Palace (contrairement à ce qui précède). Se succèdent :

- l’effrayant numéro d’hypnotisme durant lequel la prédiction de la malédiction de Rascar Capac ;

- les retrouvailles en coulisses de Tintin avec le général Alcazar durant l'entracte ;

- la hâte du Capitaine à vouloir retourner à sa place qui le conduit à se perdre et à faire irruption, empêtré de draps et d’un masque taurin sur scène.

 

Haddock déboule bien sûr au moment où Bruno est sur le point de transformer l'eau en vin. Pour cause de vachette, on ne l'aura pas vu réaliser son tour, comme on n'aura pas pu chercher à deviner le truc utilisé. Dès ce moment, l'affaire est laissée sans plus de façon en suspens. On ne verra d'ailleurs plus Bruno dans les aventures de Tintin. Quoique le pianiste Igor Wagner (les Bijoux de la Castafiore) lui ressemble curieusement. Hergé a maintenant lancé les bases de son histoire, il peut amener Tintin à se frotter à une malédiction péruvienne des plus divertissantes. Mais avant de se laisser entraînés par le Temple du Soleil, certains lecteurs ont bloqué sur un autre astre : une grande étoile de David placée derrière l'illusionniste.

 

Cette pièce fut ajoutée au dossier à charge de Hergé, comme étant une preuve de son antisémitisme. Georges Rémi s'en est toujours défendu, affirmant que l'étoile était ici un symbole magique et non judaïque. Dire que Hergé a placé cette étoile pour bourrer le crâne de ses lecteurs d'idées antisémites paraît être un faux procès d’intention flagrant, pour ne pas dire ridicule de bien-pensance mal-placée. Mais il faut reconnaître n'est pas aussi blanc que les monts du Tibet. Si ce détail n'est pas qualifiable d'antisémite, on ne peut pas en dire autant des juifs qui apparaissent dans la première version de l’Etoile Mystérieuse, ou du marchand juif du Crabe aux Pinces d’Or.

 

Mais même cet antisémitisme latent me semble plus être un coupable artefact d’une époque révolue, où des relents anti-juifs primaires se retrouvaient comme autant de préjugés dans toute la société, œuvres pour enfants comprises (on en trouve des traces bien plus virulentes dans Hector Servadac de Jules Verne). Il ne faut pas non plus complètement dédouaner Hergé, pleinement responsable de ces "gags". Comme le faisait remarquer Pierre Assouline dans sa biographie sur le maître de la ligne claire, Hergé est beaucoup moins candide et innocent qu'il n'y paraît, et il a beaucoup profité d'une indulgence liée à l'amalgame que l'on faisait de son héros avec lui, le naïf scout. Preuve en est son traitement post-libération, très arrangeant pour un auteur ayant continué à travaillé sous l'Occupation, presque comme si de rien n'était.

 

En 1948, quand il achève enfin son diptyque péruvien, Hergé fait quand même un ultime clin d’oeil au début improbable qu'il a donné à cette aventure. Que la boucle soit bouclée. Je vous laisse à vos Tintin pour voir ce qu'il advient de cette rasade...

 

RG62TempleSoleil.png

 

* : teneur variant principalement selon le titre alcoométrique, et en moindre proportion selon les teneurs en composés polyphénoliques, sucres et acides résiduels...

 

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Published by Alexandre - dans Bandes dessinées
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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 17:05

Aujourd’hui, nous allons regarder Combat de Maîtres, film d’arts martiaux réalisé par Liu Chia-lang en 1994. Le titre original de cette œuvre est 醉拳 2, qui se lit ‘‘Zui Qan 2’’ et signifie ‘‘le poing ivre 2’’. Jackie Chan y tient le premier rôle, incarnant un disciple d’une technique du kung fu assez peu connue en Europe : la boxe de l’homme ivre.

 

 

CombatsMaitres1994.png

 

Kung Fu Pantalonnade

Combat de Maîtres (1994) est en fait la suite du Maître Chinois (1978). A l’époque du premier épisode Jackie Chan (陳港生) n’est qu’un jeune acteur hongkongais, qui passe pour un ersatz fadasse du défunt Bruce Lee. Le Maître Chinois lui donne l’occasion de se créer sa marque de fabrique : celle des comédies martiales. La formule est simple, s’il y a des scènes de bagarre toutes les 7 minutes (comme dans tout bon film de kung fu qui se respecte), des blagues potaches les précédent, les ponctuent et les concluent. 

Dans le Maître Chinois, la formule s’applique à un personnage aussi réel que légendaire. Jackie Chan y joue le rôle de Wong Fei-Hung (黃飛鴻), héros populaire chinois de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe. Wong Fei-Hung est célèbre pour son kung fu, ses talents de médecin et de révolutionnaire. Si la légende a fait de lui un Robin des bois asiatiques, Jackie Chan en fait un garnement immature. Conformément aux règles du film d’action familial, l’évocation de cette figure historique donne surtout l’occasion d’enchaîner péripéties (lire combats) et pitreries (lire galéjades douteuses).



 
 

La potion vinique

Si le Maître Chinois permet à Jackie Chan de se trouver une identité, il lui donne aussi l’originalité d’un style de kung fu atypique : la boxe de l’ivresse. Dans le premier épisode, un vieux maître alcoolique apprend à notre héros (plus Jackie que Hei-Fung) la technique des ‘‘8 immortels ivres’’. A la fin de la pellicule, cet art martial lui permet de sauver son père et de pouvoir rentrer au foyer familial, dont ses bévues l’avaient fait chasser dés le début. Dans le second épisode, il se trouve confronté à un consul anglais véreux qui pille le patrimoine chinois. L’évocation de ce contrebandier diplomatique donne un aspect politique (le film est hongkongais) inattendu, mais ce qui change surtout, c’est le rôle donné au vin dans Combats de Maîtres.

Comme on peut le voir dans cet extrait ci, Jackie Chan n’est pas maître de sa soif et enfile les bouteilles à un rythme qui n’a d’égal que l’instantanéité de son ivresse. Le vin a sur lui les effets d’un stimulateur, le rendant à la fois plus fluide et erratique dans ses mouvements. Ce qui le rend d'autant plus imprévisible et déstabilisant pour ses adversaires. Incité à boire toujours plus (« don’t worry, it gives him power ») notre héros défait les sbires un à un, avec son détachement potache caractéristique.

Cette attitude comique trop appuyée entache souvent les tours de force techniques de Jackie Chan, qui en paraissent moins éclatants. On peut effectivement lui reprocher de n'être qu'un clown et d'avoir ancré cette vision assez occidentale des films d’action dans le cinéma asiatique. Elle se retrouve notamment dans les productions de Stephen Chow (周星馳) où il est tout autant fait référence au Bouddha qu’aux dessins animés de Tex Avery. Ce traitement moderne des traditions se retrouve dans la façon dont la boxe de l'ivresse est présentée, cette dernière ne réclamant en aucun cas d'être dans l'état qu'elle mime. 

 

 

Punch Drunk Sobre

L’art du poing ivre : le Zui Qan (醉拳), est une technique de kung fu qui s’appuie sur la légende des 8 immortels. Ces 8 divinités taoïstes (6 hommes et une femme, le huitième changeant de sexe selon l’époque ou la région) auraient inventé ce style afin que ceux en état de sobriété différée ne soient plus la proie d’agression. Un malandrin oserait-il attaquer un mandarin, si celui-ci n’est pas fin rôti mais bien prêt à riposter?

Si cette légende est sujette à caution, le Zui Qan est dans les faits bien lié à ses 8 maîtres de références. Chaque enchaînement se place en effet sous le patronage de l’un de ces immortels. Comme ces sages ont des personnalités et des attributs aussi distincts que caricaturaux, le poing ivre est une technique particulièrement théâtrale. Le disciple enchaîne les chutes, les chants et les moqueries comme s’il jouait plus qu’il ne se battait. Pareille description semble taillée pour Jackie Chan ! On l’a vu, il s’épanouit dans ce style, respectant les codes du Zui Qan en mimant les immortels pour unir leurs styles et faire d’une faiblesse apparente une source victoire (comme l'énonce le maître chinois dans cet extrait).

Si cet aspect stratégique est conservé dans le film, la boxe de l’ivresse n’a pas à se pratiquer saoul. La consommation raisonnable d’alcool peut avoir un effet relaxant et apaisant, mais ce n’est pas une règle dans la pratique du Zui Qan, au contraire même. Cette boxe est un art martial exigeant et être entre deux vins ne donne probablement pas les mêmes résultats que dans Combat de Maîtres... Cette entorse à la philosophie du poing ivre ne fait pas rougir Combats de Maîtres. Ce film assume ses incohérences et ses concessions, si cela lui permet de capter un plus large public et de promouvoir le kung fu. C'est cet esprit que l'on retrouve dans Jackie Chan et qui le rend au final bien plus attachant qu'un Jet Li, trop froid, trop technique, bref trop sérieux.

 

Il faut préciser que de nombreux films de série B ont essayé d’exploiter ce filon de la comédie martiale hongkongaise où l'on pratique le Zui Qan. On en parlera peut-être un jour dans... Vin’Anart ?

 

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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 23:38

Aujourd’hui nous allons écouter Spill the Wine, morceau écrit et interprété par Eric Burdon. Cette chanson de 1970 est le premier succès du groupe de funk américain War, le single étant arrivé à la 3e place du hit parade de l’époque. Pour un tube, Spill the Wine est particulièrement atypique. Il y a dans la forme son mélange des genres insolite (rock-tribal, pop cacophonique, voire rap latino). Quant au fond... Si les Temptations surfaient sur le Cloud Nine, on peut dire qu'Eric Burdon est quant à lui sur son Cloud Wine.

 

 

Delirium, tout sauf mince

Spill the Wine raconte un rêve aux allures de conte. Il est une fois, Eric Burdon qui se promène par un bel après-midi d’été. Il fait chaud, l’air lourd ronronne au rythme lancinant des bongos et maracas. Se reposant dans une verte prairie, le narrateur (« an overfed, long-haired leaping gnome ») s’assoupit. Il se met sans plus attendre à rêver : « I dreamed I was in an Hollywood movie/and I was the star of the movie. » Mais ce classique rêve de gloire cède sa place à des visions plus fantastiques. Transporté au sommet d’une montagne, il y est mis à nu devant une foule de filles kaléidoscopiques, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Une femme évanescente arrive alors, et lui murmure à l’oreille... « Spill the wine, take that pearl. » Ce refrain martelé voit la chanson s’emballer et perdre tout semblant de cohérence. 

Si la rupture est consommée au niveau du (non)sens, elle l’est surtout au niveau de la rythmie et du changement d’air. On arrive à la moitié de la chanson, Eric se décide enfin à chanter. Jusque là Burdon avait un rôle de narrateur : il se contentait de (ra)conter. Son discours nonchalant cède la place à un emportement virulent, possédé. Sa voix de crooner blues en est tordue, portée par une orchestration latino-funk digne d’un Carlos Santana de kermesse mexicaine.

La chanson continue tant bien que mal. Sous le coup de l’intervention de la mystérieuse inconnue, Eric se rappelle qu’il est endormi et n’en comprend pas mieux en quoi un jet de vin lui permettrait de récupérer une quelconque perle... La femme réapparaît avec une bouteille de vin et alors qu’elle s’apprête à la boire, recommence à assener des hystériques « Spill the wine, take that pearl. » La chanson s'achève ainsi sur un Eric Burdon médusé par cette situation qui a tout du Sacré Graal des Monty Python.

 

SpillTheWine

 

 

La part des songes

Traiter les rêves est un classique de la chanson rock-psychédélique (la chanson A Day In The Life des Beatles, l’album Tales of Mystery & Imagination du Alan Parsons Project...). Spill the wine s’inscrit dans cette tradition du conte de faits qui ne reconnaît d'autre logique que la sienne. On peut cependant percevoir un aspect autobiographique ici et là. Eric Burdon, ancien Animal, a lui même tenté sa chance dans l’industrie californienne du rêve péroxydé. Ayant échoué dans cette reconversion, le couplet sur son rôle de star hollywoodienne prend une autre tournure. Mais si cette introduction raisonnée est facilement décryptable, l’onirisme de la suite du rêve est bien plus obscur, voire opaque quand on effleure le fantastique mystique.

Si l’on peut essayer de chercher un sens sous-jacent au reste de la chanson, il faut bien avouer que l’on ne peut l’imposer comme étant voulu. Ce serait une absurdité, comme si l’on voulait interpréter le discours du rêve de Martin Luther King à l’aune de sa libido enfantine refoulée, propre à la psychanlyse freudienne. Ceci étant dit, Spill the Wine a tout d’une chanson décrivant un accès de delirium tremens. C’est à dire une hallucinose due à un sevrage en alcool brutal et mal maîtrisé. En effet, si Burdon est parfaitement net dans l'histoire qu'il raconte, il pourrait être la proie d’un délire halluciantoire lié à un manque physiologique en éthanol. Dans ce cas la mystérieuse-femme-au-refrain-incompréhensible serait son surmoi le sommant de « jeter le vin (ou plutôt mettre fin aux excès alcooliques, nuance!) pour se refaire une virginité de nacre.» La morale de la chanson serait : "qui dort, s’avine." Ou du moins peut le faire en paix dans son subconscient, pour mieux ne plus y succomber dans la réalité.


Il est à noter que malgré cet aspect délicieusement barré, Spill the wine fait partie de la culture populaire américaine. Une référence apparaît ainsi dans un épisode du Prince de Bel-Air avec la reprise du couplet : 

In front of every kind of girl, there was

black ones, round ones, big ones, crazy ones

  

 

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 20:35

Aujourd’hui nous allons parcourir les Misérables, grand oeuvre de Victor Hugo. Esquissé, sous le titre de Misères en 1845, Hugo n’achèvera qu’en 1862 son roman fleuve. Il y traite de manière exemplaire (voire un peu trop appuyée) de « la damnation sociale par le fait des lois et des mœurs. »

Les Misérables ont beau être une vaste épopée, Jean Valjean, son héros, n’y boit qu’une fois du vin. Pour être d’une précision hugolienne, c’est le soir de Noël 1823 qu'il trempe ses lèvres dans un verre de rouge. Cela se passe à Montfermeil, à l’auberge des Thénardiers, juste après sa rencontre avec Cosette. Asssistant aux mauvais traitements infligés à Cosette, sa solennité fait même cesser les chants des buveurs, une « gaillardise de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l’enfant Jésus » (I, 3, 8*).

Tous les personnages des Misérables ne sont pas aussi stoïques et silencieux que ce bon Samaritain face au vin. Si ce nectar est connu pour ses propriétés saoulantes, il semblerait en être de même du discours qui en découle. 

 

GabinBourvil.png

 

 

On ne parle pas la bouche pleine, mais le verre vide

 

C’est à l’occasion du récit de l’évasion du couvent de Picpus de 1825, que Victor Hugo nous explique la nature et l'enjeu du discours bachique dans les Misérables (II, 8, 5**). Remettons succinctement les choses dans leur contexte, ce qui n’est pas forcément aisé dans ce rocambolesque récit...

 

D'une part, il y a le vieux Fauchelevent qui veut faire sortir discrètement Jean Valjean du couvent. De l'autre il y a les religieuses qui veulent enterrer l’une des leurs sous l’autel du couvent et, afin de donner le change à la loi, font mettre en terre un cercueil (vide) au cimetière de Vaugirard. On devine facilement la pensée de Fauchelevent. Il prévoit en effet de faire de cette bière vide une cachette pour Jean Valjean. Comme le croque-mort de Vaugirard est un ivrogne fini, il se dit qu'il sera aisé de faire sortir Jean Valjean avant l’enterrement.

Ce plan se déroule sans anicroche jusqu’à ce que Fauchelevent découvre que le fossoyeur avec lequel il avait l’habitude de vider « un vrai cruchon de Suresne de Paris » est mort. Son remplaçant décline la proposition d'aller trinquer à la mémoire de son prédécesseur. En effet, « il a fait sa quatrième, et ne boit jamais. » Affolé en voyant que Jean Valjean va être enterré vif, Fauchelevent insiste lourdement. Encore et encore. Il lasse le croque-mort qui finit par invoquer la charge de ses enfants et de sa femme. « Leur faim est ennemie de ma soif » lâche-t-il, avec une sagesse de l’abstinence qui rappelle celle de l’ouvrier Goujeau (l'Assommoir de Zola). Si Fauchelevent réussit fin(al)ement à libérer Jean Valjean, on retiendra surtout de son babil pseudo-argumenté la phrase suivante : 

« Qui vide son verre, vide son coeur. »

 

C’est ce jeu des vases communicants, entre le verre qui se vide et les paroles qui débordent, qui régit le discours bachique des Misérables. Cette règle énoncée ici, se vérifie dès le prologue du roman (I, 1, 8***), lors d’une cérémonie demi-officielle, à laquelle assiste monseigneur Bienvenue, évêque de Digne. « Au dessert, le sénateur un peu égayé, quoique toujours digne, s’écria...» S’ensuit un long discours libéralo-matérialiste, face auquel Mgr Bienvenue garde un silence poli, préférant ne pas prendre part à une discussion conduite en état d’ivresse. Le jeu de mot de Victor Hugo face au ton ‘‘respectable’’ du sénateur souligne l’excuse que peut présenter l’ébriété. L’ivresse des mots est comme un prétexte : on se dit soûl, pour mieux dire tout.

 

Tholomyes.png

 Vin de l’entracte


Deux orateurs dionysiaques sont à l’affiche des Misérables. On ne peut les manquer : des pauses discursives majeures les mettent en scène. On n’a plus affaire à un simple discours, comme c’était le cas pour le sénateur. On a ici un orateur, un vrai acteur de papier qui lui insufle verve et vivacité. Hugo leur déroule les honneurs du vin rouge et joue avec plaisir les souffleurs, à l’haleine faussement avinée.

 

En 1817 (I, 3, 7****), il y a la tirade du fringant Tholomyès, jeune homme cultivé, rentier fainéant et jouisseur égoïste qui serait parfaitement incarné par un Jean Dujardin, souriant à pleines dents pour mieux déguiser son regard fuyant. La scène a lieu un soir d’été, dans un restaurant parisien où 4 jeunes couples dînent (dont Tholomyès et Fantine, parents de Cosette). Se laissant emporter par le vin, Tholomyès amorce une première tirade, rapidement coupée par un dialogue au rythme théâtral :

« ‘‘Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre !

- Pardieu ! dit Tholomyès.

- Alors soit gai, reprit Blachevelle

- J’y consens, répondit Tholomyès’’

En remplissant son verre il se leva : ‘‘Gloire au vin ! Nunc te, Bacche canam ! Pardon mesdemoiselles, c’est de l’espagnol.’’ »

Tholomyès peut ensuite déclamer sans plus être interrompu. Son discours est à première lecture obscur, mais il se révèle être plein de doubles sens quand on sait ce qui suit. L'évocation sous-jacente de l’éphémère et de la vacuité préfigure l’abandon de Fantine que Tholomyès s’apprête à commettre. On rejoindrait la maxime de Fauchelevent si ce discours n'était pas faussé, ou plutôt surjoué. En abattant la carte de la pitrerie (cf. la citation latine des Géorgiques de Virgile) Tholomyès n'est pas franc. Il ne vide pas son coeur, il s'enivre de son discours pour ne pas être pris au sérieux, tel un clown pathétique.


AmisABC.png


Passons à Grantaire (représenté dans la gravure ci-dessus, un verre à la main). C’est un jeune homme sans le sou, idéaliste et membre des amis de l’ABC. Nous allons ici nous pencher sur une réunion de ce groupe révolutionnaire, qui a lieu en 1831 (III, 4, 4*****). «Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s’était emparé, il raisonnait et déraisonnait à tue-tête, il criait : ...» On imagine sans difficulté un Fabrice Lucchini prêter sa voix et son grain de folie à ce discours qui erre, à ces idées qui débordent et à ces mots qui essaient de s'épingler les uns à la suite des autres. Grantaire n’est pas moins soûl ou volubile que Tholomyès ne l'était, mais il reste son parfait contraire, son jumeau, sans double jeu. En vidant son coeur innocent, Grantaire déverse un torrent qui ne peut être canalisé, et fait tourner la tête du plus concentré des lecteurs. C'est bien là le point commun du discours éthylique, exprimé dans Les Misérables.

 

Il y a encore à dire sur «R majuscule» et sur les apparitions du vin dans les Misérables...

A suivre dans le prochain épisode : Les Misérables, et la Trinité selon Boulatruelle.

 

VH-Miseria

 

Références :

* : Partie I, livre 3, chapitre 8 : Désagrément de recevoir un pauvre qui est peut-être un riche ;

** : Partie II, livre 8, chapitre 5 : Il ne suffit pas d’être ivrogne pour être immortel ;

*** : Partie I, livre 1, chapitre 8 : Philosophie après boire ;

**** : Partie I, livre 3, chapitre 7 : Sagesse de Tholomyès ;

***** : Partie III, livre 4, chapitre 4 : l’arrière salle du café Musain.

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 20:23

Aujourd’hui, nous allons regarder* un tableau de Vincent van Gogh : les Vignes Rouges. Cette toile a été peinte à Arles en novembre 1888 et est actuellement exposée au musée Pouchkine de Moscou. Selon les experts, elle pourrait également s’intituler les Vignes Rouges à Montmajour, le Vignoble Rouge... N’ayant pas la prétention d’être compétent en la matière, je me contenterai de l'appellation Vignes Rouges.


 

VvG-VignesRouges.png

 

C’est impressionniste ? C’est pas fauve...

 

Cette peinture-à-l’huile étale ostensiblement des aplats de couleurs primaires. Tels des vitraux  simplement juxtaposés, ils laissent à l’oeil le travail de recomposition des formes, à partir de simples couleurs. Cette toile nous happe ainsi dans un crépuscule automnal des plus chaleureux. On se sent comme dans un cocon, materné par les vendangeuses affairées sur leurs paniers d’osier ou cachées sous leurs ombrelles, le tout doré par des cieux enflammés. Si on se trouve bien face à une oeuvre clairement impressionniste, ses couleurs chatoyantes et brutes (à peine striées par quelques piquets et ombres lointaines) dénotent. On aurait même tendance à dire que van Gogh préfigure ici le fauvisme (qui ne naîtra qu’au début du XXe siècle).

 

Il est intéressant de comparer cette oeuvre de novembre 1888 à la Vigne Verte, que Vincent a aussi peinte à Arles, mais en septembre 1888. Le traitement y est bien plus «classique», ou conforme aux canons impressionnistes. On y voit une sensibilité aux formes et aux couleurs qui tiendrait de Monet, mais avec un manque de détail (ou de soin, selon les goûts) voilant la composition. Dans les Vignes Rouges, on perçoit plutôt une abstraction indigène qui tient de Paul Gauguin et que l’on perçoit mieux dans le Souvenir du Jardin à Etten (peint en novembre 1888 par van Gogh).

La comparaison avec Gauguin n’est pas innocente, ce dernier a en effet rejoint van Gogh le 23 octobre 1888, afin de réaliser le rêve de Vincent : un phalanstère d’artistes, réuni dans la maison jaune qu’il occupe à Arles. 

 

VvG-VigneVerte.png

 

Vigne verte + maison jaune = vignes rouges

 

Développons donc ce mystère de la maison jaune. Cette période a été un moment charnière dans la carrière et la production artistique de van Gogh. Ce dernier est alors à Arles depuis février 1888, installé dans sa fameuse maison jaune. Suite à l’euphorie parisienne, un projet l'obsède : la création d’une fratrie d’artistes, pour capter le Sud par l’Art. Le projet de Vincent a l’occasion de se concrétiser suite au décès de son oncle Cent. Si celui-ci ne voulait pas que Vincent touche un seul sou de l’héritage, son frère Théo ne s'y tient pas. Vincent van Gogh  réussit à faire venir  Paul Gauguin à Arles.  Si Vincent est depuis longtemps en contact épistolaire avec Paul, c'est principalement l’appui financier de Théo qui permet la réalisation de ce désir (via l’entreprise familiale néerlandaise, Théo vend des céramiques de Gauguin).

Les deux artistes se mettent alors à travailler en coeur, peignant les mêmes sujets et vivant en commun. La technique de Vincent se modifie, empruntant à Paul une vision plus animale et tribale. De même Paul s'approprie des thèmes et des sujets de Vincent en les reprenant et en les adaptant à ses codes.

 

Sans rentrer dans les détails, ce duo artistique est un échec humain des plus complets. Si van Gogh ne l’assume pas, Gauguin est pour sa part bien plus franc. Insatisfait de sa situation à Arles (il crève d'envie de repartir dans les îles lointaines), il se sent utilisé/exploité par la famille van Gogh, qui le tient par la vente de ses céramiques, et il ne supporte plus Vincent. S’ils sont amis, ils ne peuvent travailler ensemble, s’inspirant tout en se heurtant dans leurs conceptions artistiques, ils en viendraient à remettre l’autre en question par pur esprit de compétition. 

Ces amours chiennes, de la même veine que celles de Rimbaud et Verlaine, arrivent à leur point culminant lors de la célèbre dispute de 23 décembre 1888. Suite à cette crise qui conduit Gauguin à quitter Arles, van Gogh est retrouvé hagard dans les rues, offrant son oreille à moitié arrachée à une prostituée. Une déchéance très rock’n roll sur fond de lobe is all.

 

Gauguin-MiseresHumaines-copie-1.png

 

Vincent vend Gauguin 

 

Le tableau des Vignes Rouges est le seul tableau que Vincent ait vendu de son vivant. Et encore, de justesse! Anna Boch l'acquiert en effet quelques mois avant le suicide de Vincent . Si cette histoire ajoute à sa légende d’artiste maudit, on pourrait avoir l'esprit mal tourné et se dire qu'au final, ce qui a séduit dans cette oeuvre, ce serait plus le côté "Gauguin" que celui "van Gogh".

 

Une opinion aussi caricaturale est bien entendu à modérer. Ce n'est pas parce que l'on ne retrouve pas la matière rugueuse des Mangeurs de Pommes de Terre (1885) que Vincent a perdu toute son âme et son indépendance. Au contraire, son génie inné n'en devient que plus atypique, souligné par sa singularité (sa folie furieuse répliquerons certains). S'il se nourrit de ce que ses pairs peuvent lui apporter en maîtrise technique et en développements théoriques, il ne change pas d'un iota ses habitudes et conceptions essentielles. Ainsi, les méthodes de van Gogh sont indéniablement influencées, mais restent inchangées : il travaille toujours sur place, à vif, et ne cherche qu'à saisir l'essentiel. Bagatelle que les détails pour lui. Il cerne les surfaces de contours existants (ou non), les remplit de teintes sciemment simplifiées, afin que tout reçoive la même teinte, la même atmosphère.

 

En comparant les Vignes Rouges de Vincent aux Les Misères Humaines (Vendanges à Arles) de Paul, on voit bien les différences de traitement et donc de "pensée". Paul se fiche comme d'une guigne de la réalité, comme il le dit "c'est en effet des vignes que j'ai vu à Arles. J'y ai mis des bretonnes. Tant pis pour l'exactitude". Son objectif est de transmettre un vécu et des émotions ressenties. Pour mieux les communiquer il arrange ce qu'il voit, quitte à donner une allure fantastique avec la juxtaposition des bretonnes de Pont l'Aven et les vendanges arlésiennes. Il a une base : il la transfigure.

Vincent ne veut pas tant s'impliquer, ou du moins pas aussi ouvertement. Cette pudeur de protestant hollandais ne l'empêche pas de nous produire des peintures crues. Les sensations qui s'en dégagent sont brutes, les émotions qui en ressortent sont ainsi issues du seul ressenti du spectateur. Les Vignes Rouges sont un kaléidoscope, et van Gogh nous laisse la liberté d'y trouver ce que l'on peut bien y amener.

Si, tel le bon vin, cette oeuvres s'est bonifié le temps passant, il est regrettable qu'il est dû en être de même pour le public, qui n'était pas alors prêt à être cueilli par ces Vendanges.

 

 

* : grâce au conseil avisé de Clément F., qui se reconnaîtra et que je remercie vivement. Merci!

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 21:35

Aujourd’hui nous allons lire une aventure de Corto Maltese : Côtes de Nuits et roses de Picardie. Ecrite et dessinée par Hugo Pratt, elle est parue dans Pif Gadget en 1971 (on la retrouve actuellement dans le recueil Les Celtiques aux éditions Casterman). Cette courte histoire (20 pages) se déroule le 21 avril 1918, suspendue entre les tranchées alliées et le ciel de la Somme. 

 

Celtiques.png

 

Le der des verres

 

Pour planter le décor, penchons-nous sur le titre enchanteur de cet épisode.

On a d’abord les roses* que l’aviateur allemand Manfred Albrecht, baron von Richthofen (ou ‘‘baron rouge’’) laisse sur la carcasse des avions qu’il abat. Geste poétique s’il en est, tout à la fois hommage à l’ennemi vaincu, et tribu pour réparer le sacrilège que représente la prise de la plaque d’identification sur l’avion abattu (le tableau de chasse du baron en comptait 80).


Puis viennent les Côtes de Nuits. Corto Maltese possède une paire de bouteilles qui attise la convoitise de ses deux compagnons : les soldats Sandy et Clem. En fait surtout celle de son ami australien Sandy, mais il se défend de les vouloir pour sa propre consommation. Il assure au contraire que si son camarade d’infanterie Clem les avait bues, il aurait déjà pu abattre d'un coup le baron rouge. Selon Sandy, « Clem est le meilleur tireur de l’Australie... Mais uniquement quand il est saoul » .


 CortoVignette131.png

 

C’est alors que ces deux petites fables bien distinctes se rejoignent. Tout se joue ici le jour où le baron rouge est mort, en plein vol, sous le feu nourri de l’armée alliée (canons, mitrailleuses antiaériennes, soldats...). Malgré des rapports légistes contradictoires, l’Histoire a retenu que le baron rouge n’avait été touché que par une seule et unique balle. Dans Côtes de Nuits..., c’est Clem qui semblerait l’avoir abattu. C’est en tout cas une possibilité proposée par Pratt et laissée au seul jugement du lecteur.


Reprenons notre histoire. Profitant du sommeil de Corto Maltese, Sandy débouche les flacons bourguignons et les offre à Clem. Clem les descend net et s’apprête à faire subir le même sort au baron rouge, qui les nargue depuis les cieux. Réveillé par le passage en rase-motte du triplan (à moins que ce ne soit plutôt le feu nourri des alliés...), Corto constate le mauvais coup de Sandy et assiste au tir de Clem (passablement éméché) sur l’avion du baron. La carlingue s’écrase, tous accourent et y constatent le décès de l’aviateur. 


La conclusion est cependant aussi inattendue qu’impitoyable. Clem cuvant tout son soûl à l’endroit où il a fait feu, il se fait tuer sous le bombardement des représailles germaniques. 

Conclusion amère, un somme en Somme fatal.

 

CortoVignette134

 

Guerre, si vile...

 

Côtes de Nuits... s'achève après un épilogue qui laisse le lecteur désappointé. Alors que l’on voudrait s’emporter contre la rudesse, la violence, l’inconscience de Sandy qui a poussé Clem à boire, Corto nous surprend par son détachement. Il affirme, philosophe, que nul n’est responsable, « ou plutôt oui, il y a un coupable... Un seul, le plus odieux de tous, c’est la guerre.» 

 

Cette réflexion est doublement intéressante. D'abord elle remet cette aventure dans la perspective de l’œuvre de Pratt, profondément pacifiste et humaniste. Cet épisode se trouve même rattaché à son anthologie de la bêtise humaine en uniforme (Ernie Pike, les Scorpions du désert...). En rappelant, au détour d’une case, la carrière d’aviateur d’Herman Göring, Pratt donne même à la chute du baron rouge les prémices de l’envol d’un vautour brun (se voulant la carrure d'un aigle noir, mais qui ne réussissant qu’à se repaître du charnier des déceptions de la 1ère G.M, pour en créer une seconde).

 

La pensée exprimée par Corto a aussi valeur de morale, de leçon de modestie. Déstabilisé par le parti pris du héros, le lecteur se rend compte, penaud, qu'il n’a pas pu s’empêcher de juger les personnages. Ce qui est plus troublant, c'est que l'on s'aperçoit que Clem et le baron rouge ont été introduits avec un traitement identique (on connaît l’amour filial du baron, les rêves de Clem, leurs engagements militaires similaires...), on n’a cependant pas pu éviter de préférer l'un à l'autre. De regretter la mort tragique de l’Australien et rester froid devant celle de l’aviateur allemand.

Corto a mieux perçu que nous l’absurdité de ces situations guerrières (ce qui rappelle son attitude dans la Ballade de la Mer Salée ou le Songe d’un Matin d’Hiver). Restant un gentilhomme de fortune, il a, lui, gardé la tête dans les nuages. Pas sûr que tout le monde puisse adopter la même philosophie après s'être fait chipé deux bouteilles de Vosne-Romanée...

       

 

CortoVignette140.png

 

* : le fait que Pratt précise « roses de Picardie » pourrait être une référence malicieuse à une chanson anglaise de l’époque : Roses of Picardy (reprise par Yves Montand, Tino Rossi, Sidney Bechet, Ray Ventura...)

 

 

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 21:39

Aujourd’hui nous allons écouter une chanson interprétée par Boris Vian : Je bois. Cette chanson est parue en 1956 et a été coécrite avec l’aide d’Alain Goraguer (arrangeur éclectique, de Bobby Lapointe ou Abd al Malik). Elle nous narre par la carte des mauvais vins les raisons de la déraison éthylique d’un alcoolique.

 

 

 

 

J’irai picoler sur vos tombes

 

Quand paraît cette chanson, Boris Vian a mis fin depuis déjà quelques années à ses carriéres littéraires. Il a pris comme un échec tout personnel le succès de son avatar Vernon Sullivan, tandis que les oeuvres plus intimes qui lui sont chères se trouvent dédaignées par le public. Ce complexe à la ‘‘Nino Ferrer’’ le conduit à orienter sa carrière vers ce qui a toujours été sa grande passion : le jazz. Trompettiste reconnu, il compose cependant toujours des chansons en français, qu’il interprète (le Déserteur, Je suis Snob...) ou fait interpréter (Fais moi mal Johnny, Rock and Roll Mops...).

 

Dés son introduction Je bois déploie une ambiance ouatée et jazzy en diable. On  est happé par une atmosphère crépusculaire paradoxalement opulente. Comme un déclin encore enluminé de sa richesse passée. Aux premières strophes, le décor lugubre finit de se matérialiser. Ici on broie du rouge pour s’en tacher et ne plus voir comme sobre on était souillé. C’est du moins ce qui ressort d’un monologue monocorde, égrenant des justifications  pour cette noyade dans la boisson, à défaut du fleuve (ce dernier étant évité autant par lâcheté que par paresse). Mais si le trompettiste semble plus empressé de souffler dans son instrument que dans un éthylotest, cette chanson aligne plus qu’un babil futile. Saoul l'aviné, le sage !

 

PiscineMolitor

 

La philospohie dans le comptoir

 

La chanson prend rapidement une dimension effleurant le champ philosophique. Elle en dit peu tout en se demandant ce qui est beaucoup : le pourquoi de la vie et de son acceptation atone par l'homme résigné. On peut donc en venir à des questionnements assez existentiels. Et grâce à qui ? À un homme passablement éméché, nous prenant comme un confident de comptoir; alors qu'il édicte une philosophie de la vie fatalement passive et tristement acceptée. Alors que l'on pouvait croire à une thèse tenant du nihilisme nietszchéen (faisant du suicide une source d'espoir ultime), on a plutôt une illustration du mythe de Sisyphe selon Albert Camus. La révolte salvatrice de l'ordre social se faisant attendre.

Des pointes d’humour surréalistes transparaissent d'ailleurs. Si elles ne sont pas aussi visibles que dans d’autres oeuvres de Vian (On n’est pas là pour se faire engueuler, la Complainte du Progrès,...), elles n'en sont peut-être que plus durables/moins facilement éventées. Ainsi le ‘‘bois’’ qui est mâché, rongé et sculpté jusqu’à prendre tout son sens avec sa ‘‘gueule’‘.

Alors oui, effectivement cette chanson n'est pas très subtile et préfère écumer les troquets plutôt que les jours, mais c'est assumé dans l'optique de questionner celui qui veut bien s'y prêter.

 

 À écouter en complément :

La version de Philippe Katerine (dans l'album collectif À Boris Vian, on n'est pas là pour se faire engueuler, 2009) est également à écouter. En donnant moins de nonchalance et de détachement au chant,  Katerine rend plus perceptible le comique qui s'y trouve.

En voici un aperçu dans l’extrait suivant du film «Gainsbourg, Vie héroïque» (Joan Sfar, 2010) où Je bois et Intoxicated man sont entremêlées avec bonheur.

 

 

 

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Published by Alexandre - dans Chansons
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