Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 14:00

Aujourd’hui, nous allons lire le chapitre 25 des Raisins de la colère, roman de Joseph Steinbeck. Publié en 1939 aux Etats-Unis, sous le titre The Grapes Of Wrath, c’est l’un des romans les plus connus de son auteur. En France, ce roman permet surtout le classique calembour « les raisons de la colère », qui fleurit dans les unes à la moindre manifestation. Les Raisins de la colère est avant tout aussi profondément enragée qu’engagée, racontant une famille américaine qui tente de fuir la Dépression en s’installant en Californie.

 Le chapitre 25 se situe dans la seconde partie des Raisins de la colère. Alors que la famille de Tom Joad est arrivée au prix de mille efforts au camp d’accueil de Weedpatch. Omniscient, le narrateur devient pour l’occasion un ouvrier agricole. Il prend la posture d’un paysan, qui scrute les plantes cultivées pour mieux trouver un emploi journalier. Il suit avec attention la saisonnalité des principales cultures californienne, dont la vigne.


Couverture-Raisins-Colere-Joseph-Steinbeck-Grapes-Wrath-Il.png

 

‘‘La Californie : je la veux, et je la vendangerai’’

 

Dès le printemps il constate que « les premières vrilles font leur apparition sur les vignes et déferlent en cascades sur les vieux ceps tordus ». Après la levée de la dormance hivernale viennent les premiers traitements « de leur côté, les chimistes aspergent les arbres pour les protéger des insectes, sulfatent la vigne, sectionnent les plants malades, combattent la pourriture et le mildiou…». Avec le début de l’été, « les fleurs s’épanouissent en longues grappes sur les ceps », puis « les fleurs de la vigne perdent leurs pétales et les petites perles dures deviennent des billes vertes, et les billes s’alourdissent. » Et ensuite...

 

Le lecteur attend l’étape suivante (ou stade phénologique, pour utiliser un grand mot agronomique), l’arrivée à maturité des raisins, puis leur vendange tant attendu par les saisonniers. Mais le ton change imperceptiblement, devenant lourd d’une colère de plus en plus difficilement ravalée. Car « nous ne pouvons pas faire de bon vin. Les gens n’ont pas les moyens d’acheter du bon vin. Alors on arrache les grappes, les bonnes, les mauvaises, le raisin piqué ; tout est bon pour le pressoir. »

 

Le narrateur se contentait de décrire, en bon paysan passif, il commence maintenant à juger. La description des vinifications est particulièrement corsée* (« qu’à cela ne tienne, un peu de soufre et de tannins et l’on n’y verra que du feu »). Le sentiment de bâcler son travail pour réduire des coûts de main d'œuvre devient intolérable. Surtout quand l’objectif est d’atteindre un prix sciemment sous-évalué par le négoce. C’est alors qu’apparaît la force des Raisins de la colère : la compréhension progressive de ce qu’est le vécu d’une résignation sociale et de ce qui advient quand elle n’est plus tenable.

 

Affiche-Raisins-Colerre-John-Ford-1940.png


American wine of life

 

La fin du chapitre 25 donne toute sa force au titre de l'œuvre, en se concluant par ce qui a tout d’une prémonition apocalyptique: « dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines ». Car il n’y a pas que l’élaboration  rageante des ‘‘vins’’ (« en tout cas, il y a de l’alcool dedans »), il y une critique d’un capitalisme boursier auquel il est dorénavant impossible de se soustraire.

Croyant pouvoir fuir la Crise, les effets du Krach de 1929 et du Dust Bowl, Tom Joad n’aura fait qu’en découvrir les ramifications sans fin. S'il vient de voir le cours des denrées alimentaires dictés par les spéculateurs, il sait également qu'il y a l’endettement et l’expropriation inexorable des petits au profit des gros. « L’année prochaine, ce petit verger sera absorbé par une grande Compagnie, car le fermier, étranglé par ses dettes, aura dû abandonner. Ce vignoble appartiendra à la Banque. Seuls les grands propriétaires peuvent survivre, car ils possèdent en même temps les fabriques de conserve. »

 

 

* : le Jugement de Paris est depuis passé par là, confirmant que les vins californiens ont d’autre qualité que leur niveau d’alcool. Pour rappel, le Jugement de Paris désigne une dégustation à l’aveugle qui s’est tenue en 1974 à Paris. Des dégustateurs renommés y participaient et ont jugé que les vins californiens présentés surpassaient en qualité certains grands crus français.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Littérature
commenter cet article
9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 23:00

Aujourd’hui, nous allons contempler un tableau du peintre cubiste Juan Gris : Raisins et vin. Si cette toile témoigne de la période synthétique du mouvement cubiste, elle illustre surtout une phrase fameuse de Juan Gris : « Cézanne d’une bouteille fait un cylindre : moi, je pars du cylindre pour créer un individu d’un type spécial, d’un cylindre je fais une bouteille ».

Considéré comme l’un des précurseurs directs du cubisme, Cézanne affectionnait tout particulièrement les natures mortes, dans la lignée des écoles flamandes. Pour les cubistes qui l’ont suivi, la nature morte reste un sujet incontournable. Ce sujet figuratif, malléable et silencieux, facilite ici la perception du travail de détournement/superposition des points de vue académiques. Peindre de telles oeuvres réduit également les coûts de production, des grappes de raisin et une bouteille de vin ayant un forfait horaire bien plus accessible que celui d’une ravissant modèle exhibitionniste...

Bref, le tableau de Juan Gris* est quant à lui parfaitement intégré au reste de la production cubiste de l’époque (Verre, bouteille et journal de Georges Braque, Bouteille de vieux-marc, verre et journal de Pablo Picasso...), mais on y retrouve bien la quête plastique de son auteur.

 

JuanGris-RaisinsBouteilles.png

 

Vin au cubisme

 

Peinte en octobre 1913, cette toile est actuellement dans les réserves du Museum of Modern Art de New York. Raisins et vin est une œuvre cubiste enivrante, avec sa composition virevoltante. Mais même bouleversés, les éléments du décor permettent de percevoir l’atmosphère d’une cuisine, avec une nappe blanche froissée, une table en bois verni, un dallage de terre cuite, une bouteille de Bordeaux polie, une coupe de fruits et un journal déjà plié, comme pour mieux recueillir les pelures et arêtes des objets ainsi tranchés...

Ces vignettes tranchées, brouillées et colorées nous offrent une vision kaléidoscopique de la scène, lisible par son style épuré qui n’est pas sans rappeler celui d’Henri Matisse. Dans la tradition cubiste, l’abolition de la perspective se fait au profit d’une géométrie tranchée et déstabilisante par son apparente incohérence. L’utilisation de couleurs vives et le recours à des techniques de patchwork/copier-coller font plus particulièrement de la toile de Juan Gris un exemple du « cubisme synthétique ».

En effet, Georges Braque et Pablo Picasso créent le cubisme (dit « cubisme analytique ») à l’orée de 1910. Cependant, le mouvement est rapidement parasité par des excès stylistique, saturant les œuvres et les rendant triviales, pour ne pas dire insignifiantes tant la vision révolutionnaire initiale semble dénaturée. Vient alors le cubisme synthétique, qui reprend les innovations du cubisme (la représentation des objets dans l’espace), tout en se gardant de la surenchère stylistique qui nuit à la plastique.

 

NatureMorteAuxOignons-PaulCezanne.png

 

 

 

L’abstraction, au figuré

 

Juan Gris est un pratiquant majeur du cubisme synthétique, il en est également l’un de ses plus grands théoriciens. C’est dans le cinquième numéro (février 1921) de la revue artistique L’Esprit Nouveau qu’il expliquait notamment sa démarche de représentation spatiale : « je veux arriver à fabriquer des individus spéciaux en partant du type général... Cézanne d’une bouteille fait un cylindre : moi, je pars du cylindre pour créer un individu d’un type spécial ; d’un cylindre je fais une bouteille, une certaine bouteille. Cézanne va vers l’architecture, moi j’en pars. C’est pourquoi je compose avec des abstractions et j’arrange quand ces couleurs sont devenus des objets. »

Si cette conception artistique est audacieuse, il faut rappeler Juan Gris ne fait pas dans la pure abstraction visuelle. Il se rattache toujours à une certaine réalité (ou à plusieurs visions de celle-ci), et le titre de ses tableaux orientent la lecture du spectateur dans ce sens. Ce dernier doit cependant faire preuve d’esprit de déduction s’il veut saisir l’ensemble de la composition.

Ainsi dans la toile Raisins et vin, se détachent des ogives noires, trônant mystérieuses et imperturbables face au tumulte environnant. On devine sans trop de mal que ce sont des verre en ‘‘négatif’’. Cette supposition est confirmée par une autre toile de Juan Gris : Poires et raisins sur une table (datant également de 1913).

 

* : de son vrai nom José Victoriano Carmelo Carlos González-Pérez, Juan Gris est né en 1887 à Madrid. Il est décédé en 1927 à Boulogne-Billancourt des suites d’une grave insuffisance rénale.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Peintures
commenter cet article
24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 07:00

Aujourd’hui, comme vous n’aurez pas manqué de le constater, c’est le 24 décembre. Je ne vous fais pas l’insulte de vous rappeler à la veille de quoi nous nous trouvons, non, je vais plutôt relever une coïncidence extraordinaire, qui frise l’improbable machination. En effet, ce qui vous lisez est... le 24ème billet de ce blog !

Pour fêter tout ça avec une frivolité facétieuse de bon aloi, nous allons aborder un sujet des plus sommeliers : la critique d’une alliance mets-vins au ciné.

 

RestaurantMoulesFrites

 

Les moules de Noël

 

Si le faux documentaire belge C’est arrivé près de vous est fameux pour son cocktail du petit Grégory, il dispense également quelques conseils basiques de sommellerie. Le plus important étant : en choix de vins, ce n’est pas le meilleur Nez qui a raison, mais bien la plus grande gueule.


Le cours magistral se déroule comme suit. Durant un dîner maritime (pour voir l’extrait, cliquer ici), Benoît ‘‘Ben’’ Poelvoorde prend le choix des vins en main, se montrant décontracté, mais ferme, sans une nuance d’hésitation. Cependant le serveur du restaurant de moules ne semble pas convaincu par « le choix de monsieur [qui n’est] pas des plus judicieux ». Sans laisser le temps à l’impertinent jeune homme de se permettre le moindre conseil, Ben le remet sans transition à sa place, détournant habilement la critique par la tactique du physique.

 

Dans ce premier film, on sent déjà tout le potentiel horripilant du style de Benoît Poelvoorde, si apte à se rendre détestable d’aigreur et de bassesse. Cette scène en préfigure d’ailleurs une de Podium (film de Yann Moix, 2004), lorsque Bernard Frédéric, joué par Benoît Poelvoorde, annonce que s’il a été Claude François toute sa vie, il peut bien être Carlos une nuit et en profite pour mettre plus bas que terre un maître d'hôtel. Ce qui est gênant avec cette méthode offensive, c’est qu’elle est assez rustaude, ne permettant pas la démonstration de sa délicatesse vineuse, contrairement à un flegme tout britannique.

 


BonsBaisersOrientExpress.png

 

Red russian

  

Dans le film Bons Baisers de Russie, Sean ‘‘James Bond’’ Connery montre bien plus de retenue dans l’expression de son désaccord. Cela se passe lors de la scène du dîner au restaurant de l’Orient Express. L’agent britannique se contente alors d’une moue interloquée lorsque son convive Robert ‘‘Red Grant’’ Shaw commande négligemment un verre de Chianti. Plus conventionnel, notre héros avait quant à lui accordé son plat avec un Champagne blanc de blancs de la maisonTaittinger, choix judicieux s’il en est. 


Lorsque le fourbe agent du SPECTRE (Service Pour l’Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, la Rétorsion et l’Extorsion) dévoile sa duplicité, Sean Connery lâche un cinglant commentaire, résumant toute la logique de son personnage : « Du chianti sur du poisson. J’aurais dû m’en douter » (‘‘Red wine with fish. That should have told me something’’). Cette ligne rend James Bond virtuose dans l’art du mépris infligé avec classe, dans le roman de Ian Fleming (1957) c'était le noeud papillon de Red Grant qui était source de suspicion : trop vaniteux pour un agent au service secret de sa majesté...


Bons Baisers de Russie demeure l'une des meilleures adaptations de la saga James Bond au cinéma. C’est également l’une des plus fidèles. Les producteurs nord-américains Albert R. Broccoli et Harry Saltzman avaient particulièrement à coeur de respecter le roman qui était l’opus le plus vendu de la série aux Etats-Unis. Le président américain John F. Kennedy l’ayant retenu parmi ses 10 romans préférés dans un entretien accordé au magazine Life en 1961. Pour finir sur une anecdote-qui-en-jette-et-fait-bien-en-réveillons, Bons Baisers de Russie serait le dernier film que le président Kennedy aurait vu à la Maison Blanche, deux jours avant l’attentat de Dallas.

 

Au risque de décevoir, il n'y aura pas de 25ème article sous le sapin du 25 décembre, mais que cela ne vous empêche pas de passer d'excellentes fêtes ! Et que ce soit en blanc ou en rouge : santé !

Repost 0
Published by Alexandre - dans Films
commenter cet article
6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 07:00

Aujourd’hui, nous allons mettre en veille ce blog, Vin’Art, qui va ‘‘automner’’ comme d’autres hibernent. Dans les prochaines semaine, la quête des apparitions de la Dive bouteille dans les différents champs artistiques sera en pause, mais ce n’est que party remise !
Pour les curieux qui souhaitent en savoir plus, lire la suite !

 

QuartsDeChaume.png

 

Jambon contre DrNŒ

 

Pour tout dire, sans non plus transformer ce blog en un journal intime prépubère, mon stage de fin d’études d’ingénieur agronome spécialisé en viticulture et en œnologie (non, je n’ai rien à compenser !) viens de s'achever. Profitant de l'impulsion, je vais entamer un stage de vinifications en Loire*, occupation qui va pendre le pas sur la rédaction de billets Vin'artistiques. Cet énième stage me permettra en fait de soutenir le Diplôme National d’Œnologue (DNŒ).


Un œnologue, kézako ? D'abord il faut savoir que la prononciation correcte est é-nologue et pas eu-nologue, qui est cependant admise, car plus courante. Si l'on en revient à l'étymologie du terme œnologue (οἶνος : le vin, et λογία : le discours), il signifie « celui qui parle du vin ». A proprement parler, quiconque est habité par une verve bachique peut donc se définir comme tel. Dans la filière viti-vinicole, ce terme désigne plus précisément le technicien qui encadre, surveille et dirige les processus biologiques et chimiques des vinifications. Mais l’orgueil de l’œnologue, ce n’est pas d’être le seul technicien à pouvoir réaliser le traitement au Ferrocyanure de potassium (K4[Fe(CN)6]) des vins contenant des métaux lourds. Non, la fierté de l’œnologue c’est bien d’être celui qui comprend le langage du vin, celui qui traduit le potentiel d’un vignoble dans une flacon volubile, celui qui met en relation le savoir-faire vigneron avec le savoir-boire du client.


Afin de pouvoir me considérer comme un œnologue technique (et plus seulement un œnologue linguistique), je vais donc aller écouter les vignes d’Anjou, tout simplement. Si j’avais été un disciple du mouvement littéraire du Parnasse j’aurais ajouté : « Loire pour Loire ». Si j’avais été le shérif Flaubert, je me serais plutôt exclamé « la Loire c’est moi ». Mais comme le quota de jeux de mots dispensables sur la Loire est déjà atteint pour cet article, on s’arrêtera ici.

 

 

SuivezLesFleches.png

 


Bonus
 
En exclusivité internationale, voici ci-dessus un aperçu de mon mémoire de stage. Je tiens à préciser qu’aucun Indien n’a été maltraité durant la rédaction de ce rapport. Les curieux ayant envie d’en lire plus sont conviés à aller traîner à la bibliothèque de l’Agro Montpellier (Campus de la Gaillarde), au rayon des Mémoires de fin d’étude, section Viti-Oeno.


* : pour connaître l’appellation, voir le rébus plus haut.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Vin'Arcisse
commenter cet article
28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 18:42

Aujourd'hui nous allons écouter Bottle of Red Wine, chanson de power blues écrite par Eric Clapton et Denaney Bramlett. C’est par ce court morceau que les bouteilles de vin ont cessé de n'être que des accessoires du blues, limitées au second-rôle de bottlenecks. Apparaissant sur le premier album solo d’Eric Clapton (sobrement appelé Eric Clapton), cette chanson sera reprise dans la plupart des concerts qu’Eric Clapton donnera au début des années ‘70. Parce que jouée par Derek & the Dominos, la version longue donnée au Fillmore  East (NYC) en octobre 1970 a le plus marqué les esprits (pour l’écouter, cliquer ici). C’est celle du Rainbow Concert de 1973 qui va ici nous occuper (pour l’écouter... n’hésitez pas à acheter le CD, ce ne sera pas source de regrets !), symbole à la fois de la solidarité artistique, et de la rédemption musicale, voire de la parodie malicieuse.


Clapton1.png

 

 

Derek and the winos

 

A la fin 1972, Pete Townshend (guitariste charismatique du groupe britannique The Who) décide de tout mettre en œuvre pour tirer Eric ‘God’ Clapton de la retraite dans laquelle il s’est enfermée, dans le comté de Surrey où il est né (sud-est de l’Angleterre) et dans l’héroïne où il engourdit ses tourments. Ces derniers ont des origines multiples, s’approchant autant de la tragédie grecque que d’une série télévisée mélo-dramatique. En 1970, Eric ‘Slowhand’ Clapton a été laminé par la disparition de son ami et modèle Jimi Hendrix (une soirée trop arrosée, avec un mélange bière-vin, aurait été fatal au Voodoo Child), suivie par celle de Duane Allman en 1971. Eric ‘‘Born under a bad sign’’ Clapton est également tiraillé par son amour impossible (et non partagée, à cette époque) pour Patti Boyd, qui n’est autre que la femme de George Harrison, guitariste des Beatles et excellent ami d’Eric Clapton. L’éclatement de son dernier super-groupe achève de le miner. L’épisode Derek & the Dominos s’est ajouté à la série des groupes auxquels Eric Clapton aura participé entre 1960 et 1970 (The Yardbirds, The Bluesbreakers, Cream, Blind Faith...).

 

Afin de briser l’atermoiement dépressif qu’Eric Clapton entretient, Pete Townshend crée de toutes pièces un super-groupe, qui ne se produira en public que pour deux concerts en une date unique. Le public britannique répond présent au grand retour d’Eric Clapton sur scène. Il faut dire qu’il n’en avait plus foulée une depuis le Concert for Bangladesh, en 1971. Le groupe Eric Clapton & the Palpitations* fut aussi éphémère que flamboyant, ne réalisant qu’une poignée de bœufs (ou jam sessions) avant de se présenter sur la scène londonienne du Rainbow Theatre. Pour les touristes en goguette, il est à noter qu'aujourd’hui le Rainbow Theatre est une église pentecôtiste (quartier de Finsbury Park). 

 

Epaulé par un sacré groupe d’amis, Eric Clapton peut étaler un jeu de guitare toujours aussi éclatant. La sélection des titres interprétés ménage d'ailleurs de longs solos et de nombreuses improvisations. Mais en plus de cette opération rassurante (à la fois pour le public et Clapton), on ne peut s’empêcher de deviner dans la sélection de titres joués le désir d’exorciser ses démons (et le fait que les deux concerts consécutifs affichent quasiment la même playlist va d’ailleurs dans ce sens). On retrouve le thème des amours contrariées avec Layla, tube d’Eric Clapton qui s’inspire d’une légende perse (Leila et Majnûn) pour mieux symboliser son désir pour Patti Boyd/Harrison. On perçoit également l’hommage aux défunts, car si Eric Clapton a souvent joué sa version du Little Wing de Jimi Hendrix, son écho est bien particulier dans cette salle. C’est en effet sur cette scène que Jimi Hendrix a, pour la première fois, enflammé sa guitare, c'était en 1967. On peut également retrouver des interrogations lancinantes sur la rédemption dans Presence of the Lord, ainsi que celles sur l’héritage et la création artistique dans le diptyque Power Blues et Crossroads.

 

 

Clapton2.png

 

 

 

Love in wine, blues

 

Parmi ces chansons lourdes en sens, se détache une chanson très légère, qui interpelle d’abord par son extrême répétitivité. En effet 80 % des paroles se résument au seul refrain, qui est scandé, radoté, répété... jusqu’à plus soif. Bottle of Red Wine reprend en fait les insistantes suppliques d’un homme cloué au lit. Ce dernier a eu une soirée fortement arrosée la veille et ne peut se lever, gueule de bois oblige (« crazy feeling in my head »). Il implore son amie de se lever à sa place et de lui apporter au plus vite une bonne grosse bouteille de vin (« get up, get your man a big big bottle of red wine »). Du rouge qui tâche pour mieux se remettre d'une cuite ? Voilà qui est atypique ! Cette pratique dénote parmi les traditionnels remède de grand-mère contre la gueule de bois. Avaler une pâte faite de farine de moutarde et d’eau semble plus raisonnable, c’est un tout cas ce que conseille John Steinbeck dans son roman A l’Est d’Eden (1952), pour anéantir les effets d’une cuite au champagne.

 

Cette chanson a été calée au milieu des deux concerts du Rainbow Theatre, servant d’introduction à une pause comique entre Eric Clapton et Pete Townshend. Le morceau n’est pourtant pas interprété au rabais, dans la lignée du set électrique, Blackie* s’empresse de reprendre le dessus dès que les choeurs cessent. On se sent comme dans une caverne tremblant sous les échos successifs d’une vaine et pathétique requête, suivie d’un douloureux torrent rythmique qui se fracasse contre d’imperturbables parois. Bref, on se croirait dans la tête du pauvre homme encore saoul qui ne fait que répéter son envie inconsidérée d’une goulée de vin, tandis que ses tempes explosent sous la pression incontrôlée de son cœur.

 

Bottle of Red Wine, seulement une efficace mise en situation de gueule de bois ? Ce serait réducteur. On peut plutôt y voir un pendant de Nobody Knows You  (when you’re down and out), également interprétée lors du Eric Calpton’s Rainbow Concert. Ecrite par Jimmy Cox en 1923, cette chanson traite des ‘‘amis’’ qui ne sont là que quand les choses vont bien, s’absentant dès le premier ennui. Bref, l’antithèse de ce qui s’est produit au Rainbow Theatre cette journée là. Quoiqu’il en soit, Bottle of Red Wine pourrait être le prologue parodique de ce standard du blues. On peut imaginer que ce soit la période faste du protagoniste, l’époque où il avait la vie de millionnaire et dépensait sans compter pour des soirées alcoolisées (« Took all my friends out for a good time//Bought bootleg whisky, champagne and wine »). Bottle of Red Wine serait alors une vision caricaturale de cet homme, qui ne saurait que se plaindre et pleurnicher sur lui-même, quelles que soient les circonstances. 

 

Dans ce cas, cette chanson légère devient particulièrement optimiste, se moquant du poncif dépressif qui fait le blues elle prêche alors une sorte de fatalisme apaisé. L’initiative de Pete Townshend est un succès et remet sur pieds l’un des meilleurs guitaristes contemporains. En 1974 paraît 461 Ocean Boulevard, second album studio d’Eric Clapton qui marque son retour d’entre les limbes, mais pas forcément l'accès à une vie apaisée, ce qui est une autre histoire...

 

* : Eric Clapton occupe logiquement le poste de première guitare lors de ce concert, accompagné pour la première fois par sa Fender Stratocaster fétiche (Blackie). Pete Townshend et Ronnie Wood jouent les secondes guitares de luxe, tandis que Rebop Kwaku Baah et Jim Capaldi sont aux percussions, que Rick Grech s’occupe de la basse, et Steve Winwood au clavier.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Chansons
commenter cet article
13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 19:05

Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur le marronnier viticole par excellence : le numéro spécial vin. En jargon journalistique, un marronnier est une enquête qui ressort des tiroirs de rédactions chaque année. Pour le reconnaître, c'est facile : le titre et les enjeux n'ont pas changé depuis la précédente édition. Parmi ces dossiers récurrents, les plus emblématiques sont « les francs-maçons en France » de Marianne, « le classement des meilleurs hôpitaux par régions » du Nouvel Observateur, « les 200 qui font la France » de Challenges... Dans la jungle des marronniers, le « Spécial Vin »c'est l'industrie de la crème de châtaigne, à en faire pâlir Clément Faugier.


Rendez-vous incontournables, les éditions spéciales du Point et du Figaro annoncent l’approche des foires aux vins automnales comme les fleuristes et les chocolatiers nous rappellent chaque année la fête des mères. En 2011, une nouvelle pousse veut nous guider dans le langage des vignes. Avec la réputée Revue des Vins de France comme tuteur, le quotidien national Libération publie son premier numéro spécial vin. Mais cet intéressant supplément sur « le vin grandeur nature » mérite un petit complément pour avoir toutes les cartes, et le terroir, en main.

 

Image 2-copie-1

 

 

C'est un peu court jeune homme

 

Paraissant entre le concours du vigneron-qui-commence-le-premier-ses-vendanges-sur-TF1* et l’arrivée du Beaujolais Nouveau, les hors-séries vins ont pour vocation de dresser un portrait de la filière de la vigne et du vin. Ce qui est superbement fait dans le numéro spécial de Libé. Les photographies de Luc Manago s’y déploient comme autant de pampres, happant notre regard et donnant une grandeur aussi épique qu’organique aux travaux des vignerons décrits dans des portraits attachants, émouvants, bref : alléchants.

 

En filigrane de ces superbes portraits, on sent cependant une ligne éditoriale beaucoup trop obnubilée par le concept du « bio » (regroupant ici les viticultures biologiques, biodynamiques, naturelles et affiliées sans s’en vanter). Normal me direz-vous, c’est le thème de ce numéro. Oui mais le tout manque d’objectivité et de recul : ici c’est une mode qui est suivie, sans la remettre en cause, ni porter la moindre attention aux viticultures alternatives qui émergent également. Comme Edmond Rostand le faisait déclamer à son Cyrano de Bergerac : « on pouvait dire... Oh ! Dieu ! Bien des choses en somme. En variant le ton ».

 

Au lieu de résumer les vignerons conventionnels à des « flemmards » qui se reposent sur l’usage des produits phytosanitaires chimiques au vignoble et sur l’œnotechnologie en cave, il aurait pu (et même dû) être fait état de la viticulture raisonné, qui n'utilise un intrant qu’en cas d’absolue nécessité. Démarche qui s’étend d’ailleurs à toute la viticulture grâce au plan Ecophyto 2018 (objectif de réduction des doses de produits par deux). Et si le dossier revient sur la dérive de certains vignerons en bio « travaillant comme des cochons », il semblerait que ce soit seulement dans les travaux de cave. Quid de la pollution en cuivre et en soufre des sols de vignerons bio traitant trop ? En effet, la doctrine de la bio est d’utiliser des produits non-chimiques (''naturels''), qui ne sont pas pour autant moins dangereux pour l’environnement.

 

Une critique de la biodynamie aurait également été la bienvenue. Car cette viticulture reste bien constituée de « pratiques ésotériques », héritées du l’anthroposophe Rudolf Steiner (Allemagne, début du XXe siècle). Si l’impact des cycles lunaires sur le développement de la vigne paraît recevable, le recours à des calendriers astrologiques décidant des jours où il vaut mieux travailler en cave ou au vignoble l'est moins. De même le recours à d’obscures préparations chiffrées pour masquer leur composition abracadabrante laisse perplexe. La préparation 500 revient ainsi à de la bouse de vache introduite dans une corne et enterrée...

 

Dans ce hors-série, les amalgames entre soufre et SO2 sont également sources de désarroi. Ca sulfite de confondre les termes ! Le SO2 est l’anhydride sulfureux, ou sulfite, que l’on utilise durant les processus de vinification pour garantir la conservation des arômes et prévenir des défauts. Le soufre c’est le composé actif de produits phytosanitaires utilisés à la vigne, où il doit rester. Dans le vin on trouve bien des composés sulfurés, mais ils témoignent d’un défaut, pas de la trace de l’allergène SO2.

 

Au final, ce qui déçoit dans ce numéro, c’est le suivi des modes sans que celles-ci soient discutées ou même remises à plat. Que le fantasme populaire, qui ferait du critique américain Robert Parker Jr. le responsable de la coca-colisation des vins français, soit repris tel quel du documentaire Mondo Vino (Jonathan Nossiter, 2003) ne choque en soit plus : c’est un fait tellement admis que l’on ne peut hélas plus en débattre. Mais alors il faudrait un peu de cohérence, si Robert Parker est le fossoyeur de la french wine touch, comment peut-il être présenté dans les portraits des vins M. Chapoutier et Pontet-Canet comme un découvreur de talents... atypiques ?

 

Image-3.png


 

 

Tar' ta truffe à la rentrée

 

Autre phénomène de saison : la publication en pagaille des guides d’achat millésimés 2012. Toujours en quête d'innovation, les Gault & Millau, Bettane & Dessauve et autres Hachette n’ont pas froid aux yeux quand il s’agit d’innover pour attirer le chaland. Après les CD-ROM et la clé d’accès à un site internet exclusif, voilà que ces supports papiers se penchent sur le phénomène des blogs**. Septembre c’est la rentrée littéraire, le monde du vin ne fait exception qu’en donnant dans la re-édition, et c’est peut-être là qu’est la vraie parkerisation du vin : le peu d’inattendu et le manque d’originalité.

 

Mais pour qui a l’instinct porcin, les racines d’un marronnier peuvent être riches en truffes, pépites d’or noir à débusquer. En 2010 on avait le Petit Dictionnaire Absurde & Impertinent de la Vigne et du Vin de Jean-Pierre Gauffre (éditions Féret) qui se terrait sous la canopée des hors-séries, en 2011 on a le Numéro Spécial Pinard de Fluide Glacial, qui se cachait sous la pile des Spécial Vin de l’Express.

 

Véritable bouffée d’air frais, ces dessins avinés rappellent que la loi Evin n’empêche pas de rire du vin. Alors oui le Spécial Pinard de Fluide Glacial faisait moins classe sur les plages que celui institutionnel de l’Express, mais « qu’importe le flacon ». L’âge de véraison n’est cependant pas encore arrivé pour Fluide Glacial, la reprise de l’amalgame entre consommation de vin et cancer fait un peu tache (mythe urbain de l’Institut National du Cancer, 2009). Quoiqu’il en soit il reste de très bons strips, comme le Portrait du Frimeur par Patcab et Fabcaro, qui clôture cette rentrée littéraire.


Image-4.png

 

* : en 2011 il semblerait que ce soit le domaine de Rombeau de Rivesaltes qui remporte le titre. Avec un début de récolte le 4 août, c’était un jeudi et la saint Vianney.


** : Bon, j’ai vérifié, Nicolas de Rouyn n’a pas relevé Vin’Art pour le Bettane & Desseauve 2012 => tant pis pour la consécration avant la fin du monde !

Repost 0
Published by Alexandre - dans Vin'Arcisse
commenter cet article
5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 09:36

 

Aujourd’hui, nous n’allons pas chercher à « débusquer, recenser et partager via écran LCD les diverses émanations du vin dans l'ensemble des champs artistiques », comme l’annonçait si fièrement l’article Premier Né de ce blog. Cinq mois et quelques après cette première publication, le vingtième article de Vin’Art se propose plutôt de vous convier à une pause ludique. Je vous propose de faire une détour par les arcanes des moteurs de recherche, pour s’arrêter sur le vin, mot de l’histoire de ce blog. Mais cet article est surtout l’occasion de caser une photo d’Arnold Schwarzenegger, autant le dire dès maintenant.

 

VinMot-copie-1.png

 

      Bris de mots

 

 

Wordle est un outil en ligne qui permet de visualiser les termes revenant le plus dans un texte, les mots étant représentés avec une taille proportionnelle à leurs apparitions. Voici ci-dessus le résumé des 19 introductions précédemment publiées ici. Sans conteste, c’est le jus de raisin fermenté qui a été le mot consommé sans aucune forme de modération ! C’est un soulagement : on ne s’est pas trop éloigné du sujet affiché. Les tics de langage étant des plus visibles, l’usage du ‘si’ et du ‘fait’ est dès maintenant limité dans ces colonnes.

 

Si le vocabulaire utilisé dans ce blog ne donne pas lieu à des surprises en cascade, les groupes de mots utilisés par certains internautes pour accéder à ce site sont déjà plus inattendus. Dans les outils gracieusement mis à disposition par la plate-forme OverBlog, on trouve les requêtes des internautes qui les ont conduit à Vin’Art. En tête des recherches on retrouve des requêtes plutôt logiques, ou du moins en net rapport avec le contenu de ce site. Les recherches sur les films où Jackie Chan pratique l’art de la boxe de l’ivresse sont assez populaires. Jésus et le vin ou Francis Picabia Vigne ainsi que le plus récent menu Art Nouveau font également partie des chemins menant à cette pomme.

A côté de ces requêtes assez pertinentes, il y en a qui tombent complètement à côté de la plaque. Ce sont bien sûr ces derniéres qui sont les plus intéressantes, mais avant tout : un cliché d’Arnold Schwarzenegger en caleçon de bain et un verre de vin à la main, un !


Schwarzie.png

 

 

Le ‘‘No Logic’’ et la Viti Culture

 

Trouvée au hasard de liens successifs sur le monde merveilleux du WorldWineWeb, cette photographie du fameux bodybuilder austro-américain reste assez mystérieuse. A première vue, elle a été prise dans un désert (probablement californien) avec une bimbo (apparemment de petite taille, ce qu’elle essaye de compenser par... bon, bref !) et un verre de vin rouge encastré dans les abdominaux du Gouvernator. Aussi kitsch que huileuse, il était bien dommage de ne pas intégrer cette photo à Vin’Art.

 

Cette photo permet également de mettre en image les farces que nous réservent parfois nos recherches sur internet. Prochainement, il devrait arriver sur cet article des internautes hagards, à la recherche les dernières actualités et rumeurs sur « le film événement voyant s’affronter les action-heroes Arnold ‘Terminator’ Schwarzenegger et Vin ‘Fast & Furious’ Diesel ». S’étant contentés de taper « Schwarzenegger + Vin Diesel » dans leur moteur de recherche préféré, les voici ici même, oui, là =>

 Après cette petite expérience, voici une compilation de recherches, incongrues ou juste rigolotes, qui ont conduit certains internautes à arriver dans ces parages :

 

‘Film avec des chinois dans un lit qui se bagarre’ et ‘cherche nom du film ou il ya l'attaque de l ivrogne avec jackie chan’ sont deux requêtes qui attestent non seulement de l’intérêt humain pour la vision de ses congénères en état de sobriété différée, mais aussi du manque flagrant d’optimisation des recherches par certains utilisateurs de moteurs de recherche. Moins naïve et imagée, le bref ‘film ou jackie chan se bat bourré’ se révèle être bien plus efficace.

 

‘Film Ratatouille avec sous-titres’ a dû décevoir l’apprenti pirate qui en lieu et place d’un fichier à télécharger s’est vu épelé Ra-ta-too-ee. Par contre l’internaute à l’origine de ’Comment font-ils la ratatouille dans le film ratatouille ?’ peut attester du travail journalistique de fond ici proposé. Ce n’est pas une ratatouille, mais un tian qui est cuisiné dans le film de Pixar, et ça de la breaking news que l’on ne retrouve pas partout ! Ah ben si, sur wikipedia tiens... hum.

 

‘Ques qui caché le sex d'adam et eve’. Ça c’est une pépite, un vrai éclat d’innocence adolescente, voire même de curiosité prépubère, tout juste en train de s’éveiller aux choses de la vie... Ou sinon c’est juste un analphabète qui triche pour ses mots croisés. Quoiqu’il en soit le  ‘premier sous vetements’ laisse aussi bien des possibles envisageables.

 

Le ‘vin bulle spéculative’ rappelle bien qu’entre premiers crus et spéculation de placement, la limite est aussi fine qu’un verre qui fait du stop, un verre à pied quoi.

 

‘Vin favori jean valjean’ : ça c’est une excellente question. Et malgré une lecture attentive des Misérables, il n’y a pas de réponse. Cependant, si les goûts de Jean Valjean étaient liés à son harassante histoire, ce serait sans nul doute un vin de peine, un de ces vins de consommation courante assemblés à Bercy à la fin du XIXe. A la fois rustique et peu avenant, sa chaleur des premiers abords ne tarderaient pas à céder la place à une franche chaleur désaltérante.

 

‘Tintin magie juive’ . Sur Internet, la loi de Godwin stipule que "plus une discussion sur un forum dure, et plus laprobabilité qu’il soit fait référence au IIIe Reich tend vers 1". Il existe de même une litigieuse règle selon laquelle les recherches « trucmuche est-il juif » sont les plus communes sur le web. Bon, la minute 

 

‘Cette toile a été peinte’ reste une insondable énigme... Un adepte de René Magritte peut-être ? Mais la plus obscure de toutes les requêtes est aussi la plus sataniste, et c’est sur cette dernière que ce panorama s’achève : ‘agissement de démon’.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Vin'Arcisse
commenter cet article
23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 11:55

Aujourd’hui nous allons lire Paris est une Fête d’Ernest Hemingway. Dernier roman sur lequel il travaillait avant de se suicider en 1961, Paris est une fête a été publiée de manière posthume en France en 1964*. Ce roman autobiographique revient sur les  premières années d’Hemingway à Paris, époque cruciale où il met un terme à ses activités de journaliste et devient un écrivain à part entière. Dans ses ‘vignettes parisiennes’ on y retrouve le Paris d’antan, à la fois exotique (le chevrier de la rue Descartes) ou innocent (les naïves courses cyclistes du Vélodrome d’Hiver). Mais plus que des anecdotes, les récits de Paris est une Fête sont ponctués par les enchaînement de repas où vin est un aliment aussi essentiel que la french baguette.

 

HemingwayFete.png 

J’ai deux amours, le vin de pays et Paris

 

L’écriture d’Ernest Hemingway est réputée pour son utilisation parcimonieuse des mots. Il cherche le ‘mot juste’ et supprime tout ce qu'il juge superflu. Le résultat est plus qu’économe. Ce n’est que par une véritable avarice qu’il parvient à écrire la phrase la plus vraie possible. Erigeant la litote comme dogme, il réduit ici l’évocation de sa période parisienne (1921-1923) à une succession de vignettes. Si les souvenirs évoqués sont imprécis dans leur enchaînement, le détail des dialogues et des anecdotes donnent à cet exercice de mémoire l’aspect d’un fidèle compte-rendu de la vie de l'après guerre, où la consommation de vin est plus que courante.

 

Dans Paris est une Fête, Ernest Hemingway se prête à un véritable tour des vins de France, comme on peut le voir dans la sélection (non exhaustive) qui suit. On trouve quelques vins rouges, comme un château-neuf-du-pape lors d’un déjeuner d’affaire avec Ernest Walsh, une bouteille de Saint-Emilion pour passer sa colère dans les transports ferroviaires, du vin rouge algérien dans un bouchon de Lyon... Mais il semble que la préférence d’Ernest Hemingway aille pour les vins blancs (vins de desserts exclus). Au restaurant du Bas-Meudon, c’est « un merveilleux vin blanc qui ressemblait à du muscadet » qui accompagne une friture de goujons. Un autre jour, l’attente aux champs de course d’Enghien-Soisy est quant à elle égayée par une bouteille de vin blanc, la victoire étant ensuite célébrée avec « des huîtres et du crabe à la mexicaine, avec quelques verres de sancerre ». Le souvenir des vacances en Autriche est lui évoqué par les vins blancs de l’année, tout comme l’escapade helvétique qui est réduite à un accord vins blancs de Sion-truites au bleu. Cette affection pour les vins blancs se conclue par l’apothéose des caisses de mâcons vidées par Hemingway et Fitzgerald dans leur invraisemblable voyage en automobile Lyon-Paris. 

 

On l’aura compris, le vin aura été un composant essentiel de l’expérience parisienne d’Ernest Hemingway. Pour résumer le bonheur de sa vie d’alors, il déclare : « nous mangions bien et pour pas cher, nous buvions bien et pour pas cher, et nous dormions bien, et au chaud , ensemble, et nous nous aimions ». Boire pour pas cher à Paris signifie à l'époque s'approvisionner aux halles de vin (Hemingway aurait fréquenté celle des quais de Seine, prêt de Saint-Germain). Des tonneaux de toutes origines affluent alors aux entrepôts à vin de Bercy, le plus grand marché de vin au monde. Dans ces chais, assemblages et embouteillages y sont réalisés, la mention « embouteillée au domaine » ne se généralisant que dans les années 1970 pour les vins de consommation courante.

 

De nombreux alcools disparaissent des verres dans Paris est une Fête : rhum St James, bières belges, kirsch suisse... Car si Paris est « la ville la mieux faite pour permettre à un écrivain d'écrire », les travaux de rédaction d’Hemingway dans son café attitré (la Closerie des Lilas) sont généralement alcoolisés. C’est ce genre d’habitude qui donnera la réputation d’alcooliques notoires à la « génération perdue ».


HemingwayCitation.png

 

Drinkin’ ‘bout my generation

 

Dans les années 1920, la vie culturelle parisienne était dans une phase d’ébullition créative (cf. la pléiade des Picasso, Buñuel, Man Ray et Matisse que l’on croise dans le film Minuit à Paris de Woody Allen). Parmi ces artistes, un groupe d’écrivains américains s’est spontanément formé et fut rapidement baptisé par les critiques littéraires « la génération perdue ». En plus d’Ernest Hemingway, on y trouve notamment les romanciers F. Scott Fitzgerald (Gatsby le Magnifique), James Joyce (Ulysse) et John Steinbeck (Des Souris et des Hommes), ainsi que le poète T.S. Elliot (The Waste Land).

 

Dans Paris est une fête, Ernest Hemingway attribue l’origine de l’expression « génération perdue » à Miss Stein, écrivaine américaine considérée comme une révélatrice des talents de l’époque. Gertrude Stein raconte à Ernest Hemingway qu’elle est allée se plaindre à un garagiste de la lenteur d’un de ses employés. Ce dernier (par ailleurs conscrit de 1918), n’effectuant pas les réparations de l’allumage de la Ford T de Miss Stein. Le patron de ce garage a alors déclaré à son commis : « vous êtes tous une génération perdue ». Miss Stein reprend immédiatement cette expression à son compte et l’applique au groupe d’Hemingway et de ses amis, « vous jeunes gens qui avez fait la guerre (...) vous ne respectez rien, vous vous tuez à boire. » 

 

Malgré les arguments d’Hemingway sur sa sobriété et celle du jeune garagiste, le concept de génération littéraire perdue est restée, taché de lie-de-vin. Le terme de génération perdue témoigne d’un gâchis humain terrible, les talents commençant par être corrompus par la Grande Guerre et finissant noyés dans l’alcoolisme. Ernest Hemingway refuse cet amalgame entre traumatisme guerrier et contre-coup éthylique. Il s’amuse même des légendes nées de cette période, précisant que lors d’une après-midi passée avec James Joyce, « nous commandâmes des sherrys secs, bien que vous ayez lu que nous buvions exclusivement du vin blanc de Suisse ».

 

A l’occasion de réflexions sur les effets des vins de Mâcon sur F. Scott Fitzgerald (« il était difficile de le tenir pour alcoolique tant il supportait mal l’alcool »), Ernest Hemingway présente la consommation quotidienne de vin comme une coutume locale plutôt qu’une addiction dangereuse. « En Europe nous considérions alors le vin comme un aliment normal et sain et aussi comme une grande source de bonheur, de bien-être et de plaisir. Boire du vin n’était pas un signe de snobisme ou de raffinement, ni une religion ; c’était aussi naturel que de manger, et, quant à moi, aussi nécessaire (...). » Avec cette vibrante déclaration d’amour du vin, Hemingway veille surtout à sa réputation d’aventurier, ne voulant pas passer pour un snob (ou pire, « un poisson-pilote pour riches ») auprès de son lectorat américain. Le public français lui, n’a quant à lui pas de doute sur la rusticité de sa consommation de vin : « au nègre de Toulouse, nous buvions du bon vin de Cahors, en quart, en demi-carafes ou en carafes, généralement coupé d’eau dans la proportion d‘un tiers. A la maison, au-dessus de la scierie, nous avions un vin de Corse connu mais peu coûteux. Il était si corsé que l’on pouvait y ajouter son volume d’eau sans le rendre totalement insipide. »


 

* : A l’occasion du cinquantenaire de la mort d’Ernest Hemingway, ces « vignettes parisiennes » ont été remaniées et à nouveau traduites, c’est de cette version 2011 que sont tirées les citations.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Littérature
commenter cet article
9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 21:47

Aujourd’hui nous allons regarder des affiches réalisées par Alfons Mucha au crépuscule  pétillant du XIXème siècle. Ces lithographies sont dédiées à la gloire (publicitaire) du vin des bulles populaires : le champagne. Personnalisation de l’Art-Nouveau, Alfons Mucha accorde sans aucun mal ce travail de commande à son univers personnel. Il convoque les sociétaires usuelles de son théâtre sibyllin pour les disposer dans son monde habituel, oscillant entre sensualité organique et cisèlement minéral.

 

MoetMucha.png

 

 

Affiche copiée, collée aux murs

 

L’Art Nouveau est l’une des très rares mouvances artistiques à avoir trouvé aussi rapidement que facilement son public. Alors que l'impressionnisme était en avance sur son temps, l’Art Nouveau est né à la bonne (et Belle) Epoque. On peut avancer que c’est le développement de la publicité à grande échelle qui a facilité et modelé la percée de ce style décoratif. Les contraintes techniques de l’impression (dimension, coloration...) des affiches de l’époque ont sans conteste influé les artistes qui s’y sont essayés. Mais ces limites ne les ont pas pour autant entravé : les déliés organiques et les compositions du détail s’épanouissent dans ces cadres, au demeurant commerciaux.

 

Alfons Mucha est le chantre de l’Art Nouveau, art total et populaire qui illustrait les livres pour enfants et ornait les bouches d’entrée du Métropolitain. Dès ses premières affiches parisiennes, Mucha se fait une signature connue et reconnaissable. Sa particularité artistique est de proposer un condensé d'esthétisme : il est à la fois japonisant, dans son paradoxe de compositions simplifiées et foisonnant de détails, tout en s’affirmant slave avec des couleurs et des contours d’icônes orthodoxes, et en incluant des motifs géométriques modernes qui rappellent que la révolution est alors industrielle.

 

Pour illustrer une campagne publicitaire de la fameuse maison Moët et Chandon (aujourd’hui troisième initiale du groupe LVMH) Alfons Mucha a fait ce que l’on attendait de lui : deux lithographies de femmes, représentées en pied comme ses fameuses représentations de l’actrice Sarah Bernhardt. Si ces deux œuvres ne sont pas originales dans leurs compositions mêmes (l’Art Nouveau étant finalement assez canonique), le traitement de ces deux vins ressemble à un commentaire de dégustation transposé en traits.

 

MenuMucha.png

 

 

Déguste et des couleurs

 

Dans ses affiches, Alfons Mucha représente deux vins de la maison champenoise Moët et Chandon : 

 

- le Crémant Impérial, qui est personnifié par une femme aux airs mystérieux byzantins. Cette reine (ou impératrice) de Saba semble nous regarder de haut, sûre d'elle même, mais pas pour autant méprisante. Elle arbore en couronne quelques feuilles de vignes, des bijoux orientaux. Son frêle corps paraît débordée par les amples drapés aux motifs floraux, et repose négligemment sur ce qui ressemble à un trône reposant sur des lions d'airain. Si ce dernier détail fait référence à la visite de l'empereur Napoléon premier à Epernay, et au nom de la cuvée commémorative, le reste de la composition décrit par la métaphore les caractéristique de l'Impérial Brut de Moët et Chandon : un vin sûr de sa qualité, apparemment austère avec un nez crayeux et légèrement floral, mais généreux en bouche avec un flot de bulles aussi raffiné que puissant.

 

- le champagne White Star, qui est représenté par une timide nymphe automnale. Entre Demeter et Perséphone, cette femme semble surprise en pleine composition d'un plateau de raisins. C'est tout naturellement qu'elle s'immobilise dans des volutes de cheveux roux, de roses blanches et de sarments de vignes exubérants. Elle réussit surtout à ne pas s'emmêler dans sa vaste traîne. La gamme White Star a été créée spécialement pour le marché nord-américain (et a été récemment retiré du portfolio de LVMH, afin d'uniformiser l'offre mondiale). Ces vins sont moins réservés, avec une attaque fruitée cordiale, mais pas exubérante. La douceur du sucre est fondue avec naturel, les arômes floraux fusant sous le couvert d'une pétillance abondante.


LUMucha.png

Miettes et Chandon

Mucha est resté dans sa bulle, de champagne certes, mais il s'est globalement contenté de reprendre les thèmes et formes de ses précédents travaux, notamment la série de lithographies intitulée Les Saisons (1896). Il composa également des menus pour Moët et Chandon, ainsi qu'une affiche pour les champagnes Ruinart qui est du même acabit : des femmes sibyllines dans de larges drapés. Son affiche pour les Biscuits Champagne de Lefèvre Utile (LU, comme on peut le lire sur les boucliers de l'Ange visible ci-dessus) attire plus l'attention. D'abord elle est insolite car elle témoigne d'une habitude qui s'est perdue actuellement : le trempage de biscuits dans sa coupe de champagne. Ensuite parce que la façon dont Mucha traite son sujet paraît bien plus personnelle.

Ici Alfons Mucha n'en est pas à se parodier ou à se répéter, même s'il le fait avec style. Si l'aspect réaliste du tableau lui donne un cachet platement classique, l'ambiance feutrée et galante qui se dégage de cette alcôve est bien plus séduisante et charnelle que la représentation idéalisée du champagne, vue auparavant. Bien qu'étouffée, l'ambiance festive de l'arrière plan rappelle la galanterie de la Belle Epoque. On ressent la proximité des Folies Bergères et du bar éponyme d'Edouard Manet d'où doit provenir le champagne qui est servi là.

Si cette affiche est moins frappante que celles effectuées pour Moët et Chandon, elle dévoile une démarche artistique qui ne donne pas dans l'esbrouffe. Ici pas de métaphores végéthéâtrales, mais un découpage aussi net que possible des personnages. A s'approcher ainsi des vitraux, Mucha peint entre la réalité et le fantasme. La naïveté de son trait donne une allure iconique à l'occupation la plus mondaine imaginable. Il déploya cette vision picturale dans le Cycle Slave, une vingtaine de tableaux mystico-historiques à la gloire des peuples de sa Moravie* natale. 

Si les alliances entre Art Nouveau et vins de Champagne ont été sacrés avec l’anémone de la maison Perrier-Jouët (1902), la maison Moët et Chandon s'est pour sa part détournée de l'héritage laissé par Mucha. Pour la campagne publicitaire 2009 de la maison, l'égérie était une Scarlett Johanson pulpeuse et aguicheuse, bien loin du mystère hautain et précieux du Crémant Impérial de la Belle Epoque.

 


* : Région du royaume de Bohème faisant à l'époque partie de l’Empire Austro-Hongrois. Aujourd’hui cette région est la partie orientale de la République Tchèque.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Peintures
commenter cet article
28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 22:15

Aujourd’hui nous allons nous pencher sur Ratatouille, film d’animation produit par le studio Pixar et coproduit par Walt Disney Pictures. En fait, nous allons survoler cette réalisation de Brad Bird pour nous pencher sur l’atmosphère française (et donc vineuse) qui en émane, des travaux préparatoires (ou artworks) aux affiches, sans oublier un produit dérivé, qui avait tout du jamais-vu et ne le fut en fait jamais.

 

 

 

 

French to(o m)uch

 

A l’été 2007, Ratatouille était projeté dans les cinémas du monde entier, avec un sous-titre phonétique adapté aux publics non francophones (''rat-a-too-ee''). Ce dessin animé raconte l’histoire de Rémy, un rat provincial français, qui apprend à cuisiner à la TV et se rêve chef étoilé, comme son idole le chef Gusteau. « Petit, mais cuistot » , Rémy est littéralement propulsé à Paris. Se présente alors à lui l’opportunité de prouver que la devise « tout le monde peut cuisiner » n’est pas qu’un slogan publicitaire pour tacos et hamburgers (pour plus de détail, voir le film!). La morale manifeste de Ratatouille, c’est que toutes les possibilités sont ouvertes à qui s’en donne les moyens. Ce film ne se limite cependant pas à un auditoire purement enfantin et propose bien d'autres lectures. On en veut pour preuve la réflexion du critique culinaire Anton Ego, dissertant sur les rapports entre création et jugement.

 

Si ce film est tout public (au sens noble du terme), on sent qu’il a été fait par des américains pour un public américain. D’où une vision passéiste de la France, avec DS obsolètes, bérets et marinières en guise d’uniforme, sans oublier la paire baguette-bicyclette... A l’écran, le tout beigne dans des teintes fauves-orangées, directement empruntées à l’atmosphère romantico-montparnassienne des films de Jean-Pierre Jeunet. Ajoutez-y une souris et Paris sera toujours Disneyland Paris !

 

L’accessoire indispensable pour crédibiliser cette atmosphère franco-parisienne, c’est le vin, pardi ! En effet, le vin ne pouvait pas être décemment absent de cette représentation imaginée/fantasmée de l'Hexagone. La dive bouteille fait partie intégrante des coutumes françaises et reste donc présente en toile de fond durant tout le long-métrage. On peut s'étonner que l'on trouve ainsi une consommation régulière de boisson fermentée dans un film prévu pour une audience mineure, mais la chose passe facilement : ce sont des Français, il faut leur excuser. Le film peaufine ainsi son réalisme ethnographique en n'occultant pas ce ‘détail’.

 

AfficheRatatouille

 

Affiche-moi la rue de la Paix

 

On pourrait s'amuser à relever de manière exhaustive les apparitions du vin dans Ratatouille. On ne l'a pas fait, on relèvera juste que consommer des bouteiles de Château Latour 1961 jusqu'à ébriété ne semble pas si surréaliste. A chacun de décider si c'est pour cause de fiction, ou de bulle spéculative sur la place de Bordeaux. Quoiqu'il en soit, c'est avec ce nectar que Linguini (l'homme qui a recueilli Rémy et l'a fait rentrer dans la cuisine du chef Gusteau) finit pompette, ce qui n'est pas fréquent dans une production Walt Disney.

 

Avec Dumbo (sur lequel on reviendra une prochaine fois), Linguini est l'un des seuls personnages principaux d'un film Disney à être mis dans un tel état. Du moins parmi les personnages ‘gentils’ et positifs, dans Basile : détective privé les compères de Ratigan ne répondent pas à ces critères et peaufinent plutôt leur méchanceté en picolant. Cet excès aurait pu choquer les censeurs américains (si prompt à mettre des avertissements), mais le traitement de ce passage reste bien innocent et potache. Cela rappelle plus les épisodes où Tintin se retrouve fin saoul (comme dans le Crabe aux Pinces d'Or) que les princes de la cuite d’un Singe en Hiver. Comme dans Tintin, Linguini n'est pas vraiment coupable, il s'est retrouvé contraint de boire. Ici, c'est Skinner qui a poussé Linguini à lever le coude, histoire de le faire parler. La morale est au final sauve, le commis de cuisine se voyant puni d'une corvée nocturne et d'une sévère gueule de bois le lendemain matin.

 

Cette ambiance vino-française est inhérente au projet Ratatouille, et ce depuis ses prémices. Comme on peut le voir sur les artworks, repris en affiches ci-dessus, champagnes et verres de vin font partie intégrante des travaux préparatoires. Ils forment tout autant l'environnement culinaire de Rémy que le fromage ou la grande cuisine. Le style de ces affiches est très européen. Le graphisme évoque une stylisation propre à la Belle Epoque. Ces traits fins et ces arêtes taillées à la serpe ne sont pas sans faire penser à Théophile Alexandre Steinlen (connu pour son affiche du cabaret de la butte Montmartre : le Chat Noir). Les couleurs vives aux reflets pastels sont par contre plus typiques de l'insouciance et des techniques lithographiques de l’entre-deux guerres.

 

Il faut préciser qu'il est difficile de donner le nom de l'artiste responsable de ces dessins. En effet, le studio Pixar a une structure 'coopérative' qui fait que la production est commune et que l'on ne connaît au final que le nom des responsables d'équipe. Le concepteur/superviseur de Ratatouille est Jason Deamer, mais on ne peut lui attribuer la paternité intégrale de ces dessins. En effet, les idées et concepts sont de Jan Pikava, sachant que Brad Bird a lui-même modifié l'aspect de certains personnages, quand il a pris les rênes du projet.  


EtiquetteRatatouille.png

 

Disney, dans de beaux rats

 

Venons-en maintenant à une idée particulièrement folle (mais pas autant que l’était celle de la concrétiser). Disney annonce au printemps 2007 que la sortie de Ratatouille sera accompagnée de la mise sur le marché de nombreux produits dérivés. Jusque là, rien d’affriolant : les peluches, mugs, T-shirts et autres jeux-vidéo sont des classiques pour ce genre de production. Mais les studios ont tenu à ajouter à cette démarche purement commerciale un soupçon d'originalit". Comme Ratatouille est atypique de par ses thèmes exceptionnelement culturels et gastronomiques, une gamme d’accessoires de cuisine est mise sur pied : vaisselles, sets de table, toques, tabliers... et surtout : bouteilles de vin !

 

L'idée d'afficher Rémy sur des bouteilles de Bourgogne est ‘logique’ si l’on pense que le film se déroule en France et véhicule les valeurs européenne de la bonne chère*. Mais être allé jusqu’à commander 500 caisses de bouteilles de chardonnay (le cépage bourguignon blanc) paraît vraiment dément. Comment ne pas prévoir la réaction des lobbies familiaux et hygiénistes qui vont dénoncer l’association d’un personnage de dessin-animé pour enfants avec la consommation d’une boisson alcoolisée ? Ces réactions ne se sont pas faites attendre et dès les premières critiques, l’empire Disney a fait marche arrière et a tout annulé, avant même que les bouteilles ne quittent le sol français. Le lobby des producteurs de vins californiens (notamment de la Napa Valley) avaient également critiqué cette initiative, mais seulement parce que le vin était français et non américain. Heureusement que Rémy ne trempe pas sa face de rat dans le verre, sinon la WWF s’y serait également mêlée.

 

En plus de l’impair éthique, on peut se demander à qui ce produit comptait s’adresser d’un point de vue marketing. Si ce sont les enfants qui sont visés par l’étiquette, ils ne peuvent en aucun cas être des consommateurs de ce Bourgogne blanc. Et si les adultes peuvent acheter la bouteille, ils ne trouvent (généralement...) pas que la présence de Rémy soit un facteur motivant l’acte d’achat, au contraire, ils auraient tendance à se méfier de la qualité d'un produit franchisé. C’est à se demander si les commerciaux de Disney/Pixar n’ont pas voulu simplement transposer le coup de génie marketing de la trilogie Toy Story (les produits dérivés étant déjà les protagonistes du film) à l’univers de Ratatouille. Au moins a-t-on évité la commercialisation chez Jouéclub de rats vivants, peints en bleu et baptisé Rémy...

 

* : notamment avec le concept de dégustation (pas de vin il est vrai, mais on s'en approche très fortement), lorque Rémy tente d'apprendre à son frère Emile à ne pas avaler sans apprécier mais à mâcher pour discerner goûts, formes, motifs et couleurs.

Repost 0
Published by Alexandre - dans Films
commenter cet article