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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons regarder une séquence du dessin animé Fantasia : la Symphonie pastorale. Dans ce film des studios Disney, la symphonie n°6 de Ludwig van Beethoven met en animation un Dionysos tout à ses prérogatives de dieu de la fête et du vin. Conformément à sa tradition de dieu itinérant, le fils de Sémélé et de Zeus reste au pied du mont Olympe durant son apparition. Il a ici la forme d’un bonhomme joufflu, éméché et titubant, avec en guise de faire-valoir un petit âne licorne*.

 

Ce portrait humoristique de Dionysos est nécessaire à la séquence. Celle-ci ne jouit en effet pas d’une forme olympienne et repose beaucoup sur le comique du dieu vinique. La promenade mythique proposée par la Symphonie Pastorale peut paraître assez fade et convenue par rapport aux autres tableaux de Fantasia. Cette symphonie n’est pas aidée par sa place dans le métrage. Elle fait suite à l’expérimentale piste sonore du Sacre du printemps (Igor Stravinsky) et précède la Danse des heures (Amilcare Ponchielli), séquence qui a marqué l’imaginaire populaire avec son ballet des animaux : hippopotames, autruches et éléphants en tutus.

 

Symphonie-Pastorale-Fantasia-Disney-1940-Dionysos-Bacchus-A.png

 

 

 

Ni dieu...nysos

 

Fantasia n’est pas la première version animée de la Symphonie Pastorale des studios Disney. En 1938, un extrait était utilisé pour accompagner une Symphonie Folâtre : la Symphonie d’une cour de ferme. C’est une version remaniée et condensée par les soins du chef d’orchestre Leopold Stokowski qui est jouée dans Fantasia. La réalisation de cette séquence a débuté à la fin 1938 en se basant sur une autre oeuvre : le ballet Cydalise et le Chèvre-pied de Gabriel Pierné. Son ouverture avait séduit Walt Disney, lui inspirant une marche de faunes antiques. Cependant l’oeuvre a rapidement semblé pâlotte et la Symphonie Pastorale lui a été préférée dès janvier 1939.

 

Dirigeant également l’orchestre de Philadelphie pour la bande originale de Fantasia, Leopold Stokowski désapprouvait ce choix. Selon lui, la vision mythologique posée sur la symphonie ne correspondait pas à l’esprit campagnard original. La symphonie n°6 en fa majeur opus 68 a été composée entre 1805 et 1808 par Ludwig van Beethoven. Contrairement aux autres symphonies du compositeur viennois, celle-ci est thématique. Chacun des 5 mouvements de la symphonie possède ainsi un titre, orientant l’imagination de l’auditeur.

 

L’arrivée de Dionysos se fait lors du troisième mouvement, intitulé : ‘‘Lustiges Zusammensein der Landleute’’ (soit la joyeuse assemblée des gens de la campagne). Les danses accueillent le dieu juché sur son destrier. Les deux titubent, l’un sous l’effet du vin et l’autre sous le poids du premier. Cette fête païenne est interrompue par la pluie et le tonnerre de Zeus, qui dispersent la foule et marquent le début du quatrième mouvement (Gewitter, Sturm : l’éclair, la tempête). Celui-ci s’achève sur un Dionysos comblé : la citerne de vin sous laquelle il a trouvé refuge déversant son nectar.

 

Si les débuts de cette version animée sont bucoliques, la suite est nettement bacchique, sans que cela n’émeuve la censure. Le code Hays était nettement plus intéressée par les poitrines des centaures féminins que par l'ivresse de Dionysos. On les comprend...


 

* : cet ‘‘ânicorne’’ se nomme Jacchus d’après l’Encyclopédie des personnages animés de Walt Disney de John Grant. La séquence est en effet muette, ce qui ne met pas en valeur ce jeu de mot, issu de la contraction de jack, l’âne en anglais, et de Bacchus, l’équivalent romain de Dionysos.

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 09:00

Aujourd’hui, nous allons écouter Bordeaux rosé, l’une des dernières chansons de Claude François. C’est en effet l’ultime chanson qu’il enregistra avec ses Claudettes en mars 1978, quelques jours avant son électrocution aussi accidentelle que mortelle. Devenant à son corps défendant une chanson testament, cette interprétation de Bordeaux rosé est saugrenue de part en part : air reggae inattendu, paroles psychédéliques et chorégraphie au cordeau. 

 



 

Disco rayé, disque reggae

 

Inspiré par le twist, le yé-yé, la Tamla Motown puis le disco, Claude François avait la capacité de s’adapter aux modes musicales. D’où une longévité dans les hit-parades français (et même belges), qui était pourtant loin de le contenter. Son entrée dans les charts anglo-saxons semblait être à portée de refrain en 1978. Il avait commencé l’année par les succès d’un gala au Royal Albert Hall londonien et il enregistrait dans les Alpes Suisses le Snowtime Special (ou Spécial Vacances Blanches) de la BBC. Il était aussi bien entouré des Jackson Five et Bonnie Tyler que de Sheila et Charles Aznavour, sans oublier les bien peu vêtues Claudettes.

 

Parmi les chansons interprétées (tantôt en français, tantôt en anglais), se trouve la perle qui nous intéresse : Bordeaux rosé. Composée pour Claude François par les anglais Ed Pumer (guitariste) et Peter Daltrey (chanteur), cette chanson donne l’occasion d’une chorégraphie bien loin de la naïve exaltation des débuts de Cloclo (Belinda, Si j’avais un marteau...). Ce qui marque le plus, c’est le décalage presque gênant entre cette danse rigide et millimétrée (qui ne frissonne pas sur le volte-face du refrain final ?) et son contenu musical à la cool.

 

Sur ces lancinants airs de disco-reggae, le dynamique déhanchement de Cloclo célèbre en effet les rosés de Bordeaux*. Ou plutôt leur consommation immodérée. Il s’agit ici de se laisser porter par la bouteille au travers de la nuit, mais pas sans compagnie (« Bordeaux rosé / Take us away / Make the room begin to sway /.../ Take my hand amongst the darkness / For we have little wine »). Cette ode de l’abandon de la raison au profit de la boisson reste un mystère. Reprise sur les publicités du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux (CIVB) elle serait pourtant du plus bel effet.

 

 Claude-Francois-Cloclo-Vin-Champagne-Cocktail-Pod-copie-1.png

 

Clococktail

 

En bonus de cette chanson (kitchissime pour les uns, lamoyantes pour les autres), je vous propose une séance de mixologie avec Cloclo. Les extraits qui suivent sont tirés d’un entretien accordé au magasine Podium (racheté par Claude François en 1972) : « tous mes cocktails sont à base de Champagne. Trois fruits se marient particulièrement bien avec ce vin: l’orange, la fraise et la pêche. On peut mélanger les trois fruits ou les utiliser séparément. Passez ces différents fruits pour en extraire le jus que vous mélangerez dans une carafe. je conseille d’ajouter quelques gouttes de sirop naturel de chacun de ces fruits. Vous ajouterez alors un alcool sec à base de raisins : Cognac ou Armagnac. Mélanger bien le tout avant de verser le Champagne. Versez ensuite le Champagne très frais. » 


Ultime « petit conseil » de Cloclo : « il est important pour le goût comme pour l’imagination de flatter l’aspect visuel en additionnant quelques tranches des différents fruits utilisés »

 

 


* : en 2011, Bordeaux était la quatrième région française productrice de rosés (avec 12 % de la production nationale, loin derrière les 40 % de la Provence, les 18 % de la Loire et les 14 % de la Vallée du Rhône).

 

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons parcourir la pièce Knock ou le Triomphe de la Médecine, écrite par Jules Romains en 1923. Nous n’allons pas nous attarder sur son cœur médical*, mais sur un terme astrœnologique : le vin de la comète. Cette expression apparaît dans la première scène de l’acte I de cette comédie. Durant le prologue, le docteur Parpalaid conduit son successeur, le docteur Knock, au village de Saint-Maurice.


Le docteur Parpalaid quitte en effet sa bourgade pour s’installer à Lyon. A force de questions durant le trajet, le docteur Knock s’aperçoit que l’affaire qui lui a tant vantée (et vendue) est loin d’être l’affaire du siècle. Les consultations ne sont florissantes que « lors des grandes épidémies mondiales de grippe ».  Le docteur Knock s’exclame alors : « mais ça, dites donc, c'est comme le vin de la comète. S'il faut que j'attende la prochaine épidémie mondiale ! »

 

 Illustration-Folio-Knock-Medecine-Bernard-Becan--copie-1.png

 

 

Ne confondons pas ça gargouille ou ça gazouille ?

 

Avec cette exclamation, Jules Romains nous donne l’occasion de nous intéresser à un événement qui a eu lieu en 1811 : la Grande Comète. Selon la définition du dictionnaire Litré, « un vin de la comète est un vin recueilli dans l’année 1811, célèbre par l’apparition d’une très belle comète et par l’excellence de ses vins ». 1811 fut en effet la rencontre du millésime type inoubliable, celui qui reste dans les annales. Comme défini par le Litré, l’origine de cette expression est due à la synchronisation de deux événements.

 

Le premier est la Grande Comète. Découverte par l’astronome ardéchois Honoré Flaugergues, son petit nom scientifique est C/1811 F1, mais elle est aussi surnommée Comète de Napoléon. Elle fut longtemps visible, apparaissant sur les télescopes en mars 1811 et en disparaissant en août 1812. Sa longue chevelure fut visible à l’oeil nu pendant l’été, ne lassant pas l’admiration des observateurs d’alors.

 

Le second événement fut l’obtention d’un vin à la qualité mémorable. Avec le scepticisme de Saint-Thomas, on n’avancera pas de relations de cause à effet entre la Comète et la qualité des produits de la vigne et des caves. On notera par contre qu’un été et un automne particulièrement caniculaires pourraient expliquer l’excellence du millésime

 

L’objet volant vinifié qu’est le vin de la comète a bercé la culture populaire française. Avant d’être immortalisée par le docteur Knock, cette expression fut célébrée par une chanson d’Aristide Bruant. En 1883, le célèbre chansonnier immortalisé par Toulouse Lautrec composait le texte suivant :

 

« Moi je suis de Bourgogne

Un des plus gais vignerons,

J’ai pris pour rougir ma trogne

Tous les crus des environs.

 

J’entends chanter le champagne,

Le picolo, le p’tit bleu,

et tous les grands vins d’Espagne.

Tout ça c’est bon, mais morbleu !

 

Chantez votre piquette

Vos crus de premier choix,

Le vin de la comète

Est le vin que je bois ! »

 

* : enjeu qui se résume à l'épitaphe que le docteur Knock attribue à Claude Bernard : « les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent » (acte I, scène 1).

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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 10:30

Aujourd’hui, nous allons nous arrêter sur une gravure : les vignes des Gaules arrachées sur ordre de l’empereur Domitien. Cette lithographie est une simple illustration des Merveilles de l’industrie moderne (1875), ouvrage de vulgarisation scientifique du montpelliérain Louis Figuier. Si cette gravure n’a pas la puissance artistique des oeuvres d’Honoré Daumier ou Gustave Doré, elle nous permet de nous arrêter sur les premières mesure d’organisation commune d’un marché vitivinicole.

 

Il faut cependant préciser que bien que préfigurant de récentes mesures viticoles européennes*, les arrachages antiques en question sont des mesures protectionnistes. L’édit de l’empereur Domitien interdisait toutes nouvelles plantation hors des provinces d’Italie, mesure anti-concurrentielle protégeant la filière italienne. Dans le livre XXI de son Esprit des Lois, Montesquieu avance une autre raison : « Domitien, prince timide, fit arracher les vignes dans la Gaule, de crainte sans doute que cette liqueur n'y attirât les barbares, comme elle les avait autrefois attirés en Italie. Probus et Julien, qui ne les redoutèrent jamais, en rétablirent la plantation. »

Louis-Figuier-Vignes-des-Gaules-arrachees-sur-ordre-de-l-e.png

 

 

Toute la Gaule était arrachée par les Romains. Toute ? Non !

 

L’empereur Domitien n’a rien a voir avec la voie domitienne, qui date de -115 av. J.C. Il est resté connu pour sa réforme de l’empire romain, ses victoires militaires en Germanie et son édit viticole de 92 ap. J.C. Ce dernier comporte un volet d’arrachage d’une partie du vignoble des Gaules romaines, soit la Gaule Lyonnaise (Beaujolais, Bourgogne, Vallée du Rhône...), la Gaule Aquitaine (Bordeaux, Cahors...) et la Gaule Narbonnaise (Languedoc-Roussillon, Provence...).

 

Nos ancêtres les irréductibles gaulois se plièrent à cette mesure impériale, étayée par le glaive des cohortes. C’est du moins ce que la gravure du fin du XIXème laisse penser, avec un esprit qui sent bon la troisième république. La composition de cette gravure est simple, dans la tradition des illustrations des gazettes et autres images d’Epinal. A l’arrière plan, on distingue un village (en tout cas une hutte) et des gaulois qui laissent éclater leur tristesse. A la fois sous la surveillance d’un légionnaire et la protection d’un saule pleureur, ces ombres gauloises sont suspendues entre ciel et terre.

 

Au premier plan, les légionnaires romains sont quant à eux empêtrés dans l’arrachage des ceps et des échalas qui leur servent de tuteurs. Sous les ordres d’un tribun aux allures druidiques, ils semblent patauger dans un enchevêtrement de rameaux tortueux. Il n’est pas besoin de beaucoup d’expérience pour avancer qu’ils se débrouillent comme des pieds pour arracher ces vignes.

 

* : de 2008 à 2012, 4 % du vignoble européen (soit 165 000 hectares) furent arrachés. La mesure communautaire d’aide à l’arrachage définitif de la vigne aura représenté 1 miliards d’euros de subventions, pour une réduction de la production de 10 millions d’hectolitres [Source : FranceAgriMer].

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 12:00

Aujourd’hui, nous allons regarder un extrait du Dîner de cons, le film que Francis Veber a tiré de sa pièce de théâtre homonyme. Nous allons nous intéresser à la saynète du Château Lafite-Rothschild 1978. Afin d’apprendre un truc « bon à savoir », à base de grand cru bordelais, de vinaigre et qui n'est peut-être pas si loufoque que ça,.


Le Dîner de cons est une comédie de boulevard française tout ce qu’il y a de plus théâtrale et classique (cocus, calembours, qui pro quo...). Simple au possible sa trame n'en est pas moins efficace : l’éditeur parisien Pierre Brochant (interprété par Thierry Lhermitte) invite François Pignon (le regretté Jacques Villeret) à un dîner hebdomadaire où l'enjeu est de se faire accompagner par la personne la plus ‘‘conne’’ possible. Il faut bien avouer que François Pignon a « la classe mondiale, peut-être même le champion du monde », c’est un convive confondant, constamment consternant.

 

 

Diner-de-cons-Film-Comique-Francis-Veber-Vin-Chateau-Lafi.png

 

 

Vieillir comme un bon vin aigre

Dans l’épisode qui nous intéresse, François Pignon s’est vu contraint de convier son ami Lucien Cheval (Daniel Prévost) à un dîner, afin d’obtenir un numéro de téléphone. Or ce Lucien Cheval est un contrôleur fiscal coriace. Une table spartiate est donc levée, tandis que Pierre Brochant vide son appartement de tout bibelot et objets de valeur. Tout ceci afin d’éviter un contrôle fiscal impromptu. Il est pour cela aidé par son ami Just Leblanc (Francis Huster), qui est soudain pris de doute sur la modestie du vin carafé pour Lucien Cheval.

 

Le vin qui s'y trouve est un effet un Château Lafite-Rothschil 1978*. Un millésime excellent selon les connaisseurs, cuvée qui témoignerait même de la prise en main dynamique du domaine par Eric Rothschild. On leur fait confiance. Pierre Brochant ayant travaillé toute sa vie pour ne pas avoir de piquette chez lui, il ne lui reste plus qu’à ajouter du vinaigre à son Château Laffite pour en maquiller la qualité.  « C'est un truc que je te donne si tu veux transformer un très grand vin en piquette. Et voila : le gros Laffite qui tache ! » Cependant, la dégustation donne un résultat « bizarre, ça lui donne du corps (...). Il est pas plus mauvais… Il serait même plutôt meilleur. » 

 

Apparemment abracadabrantesque, ce gag pourrait cependant avoir un fond de vérité, ou du moins de ''plausibilité''. Un vinaigre de vin contient une grande quantité d'acide acétique, ce composé témoigne d'un défaut inacceptable dans un vin. Au-delà d'une certaine dose (ou plutôt d'un seuil de perception), le vin est alors piqué et impropre à la consommation. Cependant, en dessous de ce seuil, l'acide acétique peut au contraire ajouter à la complexité aromatique et gustative d'un vin. Ce qui donne une véracité oenologique à cette blague potache.

 

Cela reste cependant un cocktail risqué, peut-être plus encore plus avec un vin de consommation courant qu'avec un grand cru classé. Dans le Dîner de cons, Pierre Brochant rajoute une autre rasade de vinaigre, ce qui lui permet d’avoir le résultat souhaité : aigre et ascecent à souhait. Mais comme le conclut François Pignon à propos de l'expérience précédente : « Ah oui, c'est bon à savoir, ça ! »

 

* : Il faut préciser que cette scène se passe en 1998. A cette époque le prix d’une caisse de Lafite-Rothschild était certes élevé et représentait sa liasse de francs ; mais la demande asiatique n’avait pas fait du premier grand cru 1855 de Pauillac une pièce de collection notoirement spéculative.


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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 09:00

Aujourd’hui, nous allons écouter une chanson écrite et composée par George Brassens : le Grand Pan. Dense en références antiques, dansante comme une gigue mystique, cette composition poétique est sans conteste très aboutie. Il convient donc d’aller au-delà de son discours nostalgique, qui oppose :

- un réjouissant âge doré, « Du temps que régnait le Grand Pan // Les dieux protégeaient les ivrognes »;

- aux tristes temps modernes : « Aujourd’hui, çà et là, les gens boivent encore // Mais Bacchus est alcoolique et le Grand Pan est mort ».


Cette dernière expression donne son titre, mais également tout son sens, à la chanson. Dans son traité Sur la disparition des oracles, le chroniqueur antique Plutarque* rapporte la mort du Grand Pan (Pan ho megas), annoncée par des cris à l’Île de Paxos et relayé par des pleurs à proximité de Palodes. Sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 de notre ère), cette annonce était aussi celle de la fin du paganisme et de l'avènement du christianisme. Ce mythe néo-antique est ensuite devenu l’expression de la fin d’une civilisation, ou d’une société.

 


 

(Vi)no future

 

Paru dans l’album les Copains d’abord (1964), le Grand Pan reprend les codes musicaux de Georges Brassens : bagout et guitare sèche. Mais la lancinante rythmique est brisée par un rythme enlevé et empressé. Dans son disque l’Homme du moment (2004), Alexis HK la reprend d’ailleurs en forçant le trait bohème-guinguette dans un excès très bachique-bouzouk.


Nostalgique, la chanson se construit sur la caricature d’un merveilleux temps antique où « le vin donnait un lustre au pire des minus // Et le moindre pochard avait tout de Bacchus ».  Le responsable de cette déchéance ne serait autre que le professeur Nimbus et sa clique, qui « s’est mise à frapper les cieux d’alignement // Chasser les dieux du firmament ». Savant fou d’une populaire bande-dessinée des années 1930, le professeur Nimbus représente ici la Science, la logique cartésienne et... la pensée athée. 


Il paraît paradoxal que le moustachu à la mauvaise réputation prenne le parti des religions, aussi bien païennes que chrétiennes (« la plus humble piquette était alors bénie // Distillée par Noé, Silène et compagnie »). Le Grand Pan serait plutôt l’occasion de reprocher à l’Homme d’avoir perdu trop raisonnablement sa candeur primitive. La perte de l’innocence et de la magie poétique a suivi celle des croyances mythiques, sans que cette petite mort n’émeuve.

 

 

* : Philippe Borgeaud, dans la Revue de l’Histoire des Religions (1983)

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 10:55

 

Aujourd’hui, nous allons parcourir les pages du manga Les Années Douces. Dessinée par Jirō Taniguchi, cette bande-dessinée japonaise est l’adaptation d’un roman de Hiromi Kawakami*. Dans l’œuvre originale, la romancière tokyoïte sélectionne quelques unes des rencontres fortuites qui réunissent Tsukiko et un de ses anciens professeur : le maître. Partageant ces dîners autour d’un comptoir à sushis, la trentenaire célibataire et le veuf retraité sont les acteurs rompent la banalité de l’existence citadine par l’instauration de règles et d’habitudes tacites, devenant des cœurs solitaires aux verres solidaires.

Si le pichet de saké s’accorde à la majorité des repas de ces Années douces, le vin y fait une rapide apparition. La force de ce fugitif passage a cependant une rémanence qui dépasse celles que bien des mangas oenologiques ne peuvent espérer effleurer.


Jiro-Taniguchi-Hiromi-Kawakami-Les-Annees-Douces-Vin-Compt.png

 

Dégustation, piège abscons

 

Jirō Taniguchi est un mangaka qui développe depuis les années 1990 une sensibilité accrue dans son traitement de la simplicité et de la valeur de la Vie (lire Quartier lointain ou Le Sommet des Dieux). Cette approche universelle n’est pas sans rappeler celle du réalisateur Hayao Myazaki, notamment dans l’usage du fantastique folklorique (cf. l’épisode des Tengus dans les Années douces). Ces deux artistes partagent d’ailleurs un imaginaire très occidental. Jirō Taniguchi allant jusqu’à adopter un rythme de parution bien plus européen que nippon**. Alors que le mythique mangaka Ozamu Tezuka aurait réalisé plus de 700 séries durant sa carrière, Jirō Taniguchi publie actuellement un à deux albums par an.

 

Le roman des Années douces reposant sur la subtilité des non-dits, le défi pour Jirō Taniguchi aura été de mettre des images sur cette finesse silencieuse, en rien démonstrative. L’épisode sur lequel nous allons revenir en est un parfait exemple. Il s’agit d’un rendez-vous que Tsukiko a avec Kojima (un de ses anciens camarades de collège). Se retrouvant au bar Maeda, ils arrosent leurs huîtres fumées et omelette au fromage de vin rouge (a priori un Beaumes de Venise, peut-être un rosé d’ailleurs...).

 

L’exercice de la dégustation reste ici sensoriel et non charnel. Le moment de complicité devient en effet un triste enseignement. Kojima montre à Tsukiko comment agiter son verre à vin et bonne élève Tsukiko constate bien que « le goût était différent de tout à l’heure. Comment dire ?... C’était une saveur généreuse qui s’offrait à vous. » Mais elle n’y met pas plus de conviction. Transportée dans le monde des adultes, « des grandes personnes », Tsukiko ne veut pas y rester.

 

Durant les 4 pages de cet épisode se trouvent condensé une version adulte et raisonnable des dîners avec le maître. Le parallèle est pur et parfait : on retrouve la gastronomie atypique, les associations mets-alcool, la position assise au comptoir... Sauf qu’ici la position maître/élève n’est pas une douce réminiscence, mais une position de force dictée par la maîtrise des conventions sociales. Le dîner avec Kojima est programmé et attendu, tandis qu’avec le maître, les choses sont spontanées, entendues et ne sont dites que si elles en vaillent la peine.

 

Cette critique policée des convenances est le sage pendant de ce qui émaille Boudu sauvé des eaux (pour vous en convaincre, cliquer ici et là). Sans déflorer l’intrigue de l’ouvrage, Tsukiko évitera de revoir Kojima, préférant prendre le maki, sans que cela tourne pour autant au ‘‘Sex & the Sushi’’. La fin de ces Années Douces possède une délicatesse onctueuse, pareille à la mélancolique évanescence d’un dimanche après-midi,  ou aux arômes ténus d’un vin qu’il convient de ne pas carafer.

 

 

* : en France, le roman est paru en 2003 aux éditions Philippe Picquier (200 pages, 35 €). Le manga a été publié en deux tomes (2010-2011) aux éditions Casterman, dans la collection Signatures. En version originale, l’œuvre s’intitule : センセイの鞄 (le sac du professeur) et ne se lit pas de gauche à droite comme sur l’extrait ci-dessus, mais de droite à gauche.

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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons regarder une toile du peintre allemand Lovis Corinth : Autoportrait avec Charlotte Berend et une coupe de Champagne. La scène de ménage représentée est des plus étranges. On y voit le peintre les mains pleines. De la droite, il porte un toast avec une coupe remplie de vin. De la gauche il marque son union possessive avec sa muse, assise à demi-nue sur ses genoux. Impassibles et curieux, ils attendent la réaction du spectateur, dans une posture passive de fin ou de début de soirée. Ce qui nous donne l’occasion de revenir sur la légende française qui colle aux vasques des vins champenois : le mythique sein patron des coupes de champagnes.

 

Autoportrait-avec-Charlotte-Berend-et-coupe-Champagne--Lovi.png

 

 

Mouler ce vin que je saurai boire

 

C’est en 1901 que Lovis Corinth (43 ans) tombe amoureux de la première de ses étudiantes de peinture : Charlotte Berend (20 ans). En 1902, le couple revient à Berlin d’un voyage de Bavière. Pris d’une inspiration soudaine, Lovis Corinth se lance dans ce portrait de sa muse, une coupe de Champagne et lui. L’aspect esquissé de l’arrière plan, des drapés et de la nature morte signe la hâte compulsionnelle qui a présidé à sa réalisation. On y retrouve l’influence des écoles flamandes, notamment un traitement des lumières rappelant Rembrandt. Mais il y a aussi une approche nettement avant-gardiste. Lovis Corinth est en effet membre du triumvirat de l’impressionisme allemand et son style brut préfigure des artistes comme Lucian Freud.

 

Si Lovis Corinth a éprouvé beaucoup de plaisir et de facilité à réaliser ce triple portrait, c’est sûrement parce qu’il combine les sujets préférés du peintre : l’autoportrait, le nu et le décalé. A partir de 1900, Lovis Corinth prend pour habitude de peindre un autoportrait avant chacun de ses anniversaires. Jusqu’à la fin de sa vie (1925), il s’y tiendra. Le traitement de la nudité est également un lieu pictural commun qu’il affectionne. Se confrontant ainsi au sujet classique par excellent, il met en scène une lascivité impudique qui n’est pas forcément gracieuse, mais souvent perturbante. Avec cette toile, il détourne également une scène codifiée : celles de fêtes bachiques. Mais la pose confiante de son modèle tranche avec l’énergie émanant des volutes de l’arrière plan. Loin des bacchanales, le tableau célèbre la pureté de leur union par l’appropriation du corps et de la jeunesse de la jeune femme.

 

Contenu et contenant ne faisant qu’un, la coupe de champagne est ici remplie d’un vin autre que l’effervescent champenois. Rappelons qu’avant la flûte contemporaine, les champagnes étaient traditionnellement servis en coupes (il est vrai bien plus pratiques pour les fontaines de mousseux). Malicieusement, Lovis Corinth semble attirer l’attention du spectateur sur la ressemblance morphologique qui lie la poitrine féminine au verre. Une légende persistante affirme que ces coupes auraient été moulées sur le sein d’une grande aristrocate française. Le mythe se fait souvent plus précis et le verre devient un cadeau de Louis XV pour sa maîtresse la Marquise de Pompadour. Hélas cette légende déviante est rattrapée par les faits historiques. C’est en Angleterre et en 1663 que la coupe à Champagne aurait été inventée. C’est à dire une soixantaine d’années avant que Madame de Pompadour puisse en être le modèle. La légende reste cependant, mettant parfois en cause l’impératrice Joséphine ou la reine Marie-Antoinette.

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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons visionner le film Boudu sauvé des eaux. Réalisée par Jean Renoir en 1931, cette pellicule a le statut d’icône du cinéma, notamment grâce à l’interprétation que Michel Simon fait de Boudu. Cette adaptation de la pièce de René Fauchois conserve l’anticonformisme théâtral de l’original, tout en y ajoutant une impolitesse ouvertement antibourgeoise.

L’histoire de Boudu sauvé des eaux est simple : c’est l’histoire d’un vagabond qui, le vague à l’âme, veut se suicider. Sauvé des eaux de la Seine par un bourgeois libraire, Boudu s’installe chez son sauveur, Monsieur Lestingois. Loin d’être reconnaissant, il s’avère malpropre, malpoli, mal luné, malappris... Bref, les bonnes mœurs sont malmenées, les apparences de tolérance se fissurent (« on ne devrait jamais secourir que des gens de sa condition ») et après ce petit tour parmi les gens civilisés, Boudu retourne à la rue.

 

Boudu-sauve-des-eaux-Jean-Renoir-Michel-Simon-1932-Dejeun.png

 

In clodo, vinasse ?

 

Ce qui va nous intéresser ici, c’est le portrait que Jean Renoir et Michel Simon dressent du clochard parisien. A priori on retrouve l’image d’Epinal du sans-logis, telle qu’on peut l’entendre dans Clodi Clodo de Claude Nougaro. Sale, dégingandé et affamé, Boudu semble n’avoir pas plus d’équilibre qu’un culbuto. On en déduit bien logiquement que Boudu est dans un état perpétuel de sobriété décalée. Innocemment, on pense qu’il est très probablement sous perfusion permanente de rouge (partant du principe que les canettes de bière 500 mL n’existaient pas dans l’entre-deux-guerres).

Cependant, lors du repas des sardines et tartine beurrée qui suit son sauvetage, un vin blanc-sec lui est servi en accompagnement (on note le bel accord mets-vins, pour vous en convaincre, cliquer ici). A notre surprise, il le crachouille immédiatement, avec un air profondément dégoûté. « Ca pique » et il préfère de l’eau bien fraîche (même s’il en déjà bien bu juste avant). Dans Boudu, le clochard connaît seulement l’ivresse de la liberté et du fol anticonformisme.


 

Sel, mon mari !

 

Dans ce long métrage on retrouve tous les codes du vaudeville : milieu et intérieur bourgeois, trio mari-femme-bonne* et relations extra-conjugales. Boudu est le chien des rues qui va bousculer ce jeu de quilles. Contrairement à l’enfant sauvage de François Truffaut (1970) qui s’acclimate et s'intègre à la civilisation, Boudu y est imperméable. Dans intérieur bourgeois, il fait toujours tâches.

La scène du déjeuner au vin rouge en témoigne. N’arrivant pas à plier sa serviette, Boudu fait maladroitement tomber son verre vin rouge sur la nappe. En bonne maîtresse de maison, madame Lestingois se précipite sur sa salière. Pour la plus grande incompréhension de Boudu : « Pourquoi vous mettez du sel dans mon vin ? »

Mme Lestingois : « Parce que vous avez fait une tâche... pour pomper le vin ! »

Trouvant pendable ce réflexe, Boudu s’amuse malicieusement à asperger la nappe salée, « que le vin pompe le sel ».

L’ingratitude espiègle et égoïste de Boudu paraît insupportable. Mais son fatalisme certifié non-conforme se fait sans le moindre calcul. Il est au contraire purement humain, voire réaliste. Ses borborygmes et inactions sont naturelles, prises sur le vif (quitte à faire durer les plans) et tranchant avec des personnages typés « sociétaires de l’Académie Française ». La psychorigidité des maniaqueries sociales est cristallisée dans cette scène où le vin n’arrive pas à absorber le sel (ou vice-versa). Boudu c’est l’anarchie faite bonhomme, c’est la lutte des classes avec style, c’est un documentaire libertaire imaginaire.

 

* : respectivement Charles Granval, Marcelle Hainia et Séverine Lerczinska.

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 10:00

Aujourd’hui, nous allons écouter deux versions de la chanson Red Red wine. Ecrite et composée par Neil Diamond en 1968, ce n’est que suite à sa reprise en 1983 par le groupe UB 40 que cette chanson a connu le succès quasi-universel et intemporel des tubes (preuve s’il en est : on peut entendre à l’occasion Red Red wine sur Nostalgie FM).

Comme traduction rime souvent avec trahison, reprise a ici des échos de méprise. Le blues triste de l’américain Neil Diamond devient un gai reggae indolent avec les anglais d’UB 40. Deux atmosphères musicales interprétant aussi distinctement un même texte n’est paradoxal que si l’on n’oublie qu’une montée est également une descente.

 

Red red wine Neil Diamond 45rpm 1968

 

« Un coup de blues ?...

 

C’est en 1968,  que sort Red red wine. Cette ballade sonne comme une douloureuse complainte, montant progressivement en puissance par sa construction cadencée. La chanson est d’abord dépouillée, se réduisant à la voix chevrotante de Neil Diamond et à une rythmique électrique. Elle se transforme petit à petit en une envolée country, portée par l’insertion limite symphonique d’un violon et d’un piano, Neil Diamond prenant des accents de crooner.

 

La ritournelle entêtante du « red red wine » n’est que le leitmotiv de désir d’oubli exprimé par un « blue blue heart ». D’abord languissante, l’envie de ne plus se souvenir de celle qui est partie devient une fervente supplique au génie de la bouteille (« Red, red wine//Stay close to me//Don't let me be alone»). L’amertume est palpable, avec la conscience que cette tentative d’oubli est une vaine et complaisante mascarade.

 

L’année même de sa parution, Red red wine était déjà reprise par le groupe Jimmy James and the Vagabonds. Cela n’a rien d’inhabituel pour Neil Diamond, dont de nombreuses compositions ont été rapidement interprétées par d’autres. Parfois avant même que la version originale ne paraisse (c’était le cas en 1966, avec I’m a believer repris par The Monkees). En 1969, le jamaïcain Tony Tribe s’approprie plus spécifiquement la chanson, la parant de son univers reggae. Contrairement à une erreur répandue, Bob Marley n’a d’ailleurs pas enregistré de reprise de Red red wine.

 

 

 

... Un coup de rouge ! »

25 ans après Neil Diamond, UB 40 réalise sa version de Red red wine. Le groupe anglais adepte du DUB (grossièrement du reggae passé sur table à mixer) insère cette version dans l’album Labour of love, intégralement composé de reprises. D’après Terrence 'Astro' Williamson (trompettiste d'UB 40), aucun membre du groupe ne connaissait  la version originale de Neil Diamond, ils se sont essentiellement basés sur l’interprétation de Tony Tribe.

 

Le rythme lancinant de la première version est toujours présent, mais pour ce qui est du reste... L’accompagnement musical est plus enjoué et coloré, mais également plus présent, du début à la fin, sans qu’il y ait de réelle progression durant les 3 minutes. Quelques lignes ont été ajoutées : « Red Red Wine//you make me feel so fine//You keep me rocking all of the time ». Pas besoin de jouer plus longtemps au 7 différences. Le cœur même de la chanson est escamoté avec cette vision du vin commer carburant de l'oubli.

 

Loin d’être opposées, ces deux versions sont complémentaires, voire même successives. On y trouve en fait les deux phases d’une ivresse. Pour UB 40, c’est la vision ascendante : le vin transporte, la fatalité acceptée est surmontée avec insouciance. Avec Neil Diamond ce même versant est une pente : l’alcool triste démonte ce travail suggestif et seule la vacuité de l’essai importe. On peut voir derrière cette vision paradoxale ce qui peut être baptisé (à peine pompeusement) le ‘‘dilemme du verre de rouge entamé’’. Soit on le voit à moitié plein et on se réjouit qu’il reste du vin pour continuer sur la voie de l’ivresse, soit on le voit vide de sa moitié, celle qui a quitté et ne se trouve certainement pas dans ce qui reste de boisson.

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Published by Alexandre - dans Chansons
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