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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons écouter un blues de Muddy Waters : Champagne and Reefer, titre que l'on traduira par « du champagne et un joint ». Aussi électrique qu'indolent, ce morceau clot le concert que McKinley ''Muddy Waters'' Morganfield donnait avec les Rolling Stones le 21 novembre 1981 au Checkerboard Lounge (Chicago). Célèbre pour son interprétation de Hoochie Coochie Man, Muddy Waters forme avec Bo Diddley et Howlin Wolf la sainte trinité du blues de Chicago. Matérialisant le chaînon manquant entre le blues du Delta et le brit rock, Muddy Waters a été invité à Londres en 1972, tout comme Howlin' Wolf l'avait été en 1971 par la scène rock britannique*.

De Jimi Hendrix à Angus Young, nombre de guitaristes ont été influencé par Muddy Waters, l'une des étincelles de l'explosion du British Blues. Les Rolling Stones ne sont pas les derniers à se réclamer de son héritage, le nom même de leur groupe venant d'un blues de Muddy Waters (Rollin' Stone, réinterprétation du traditionnel Catfish Blues). Lors du concert de 1981, les Rolling Stones reprennent à la lettre les codes électriques du Chicago Blues, tels de bons petits écoliers ayant fait leurs classes. Si sur ce morceau les sales gosses du rock portent bien, le bluesman bien sapé arrête de carburer au bourbon pour se faire le chantre du champagne en coupette et de l'herbe qui rend bête (pour voir un extrait de ce concert, cliquer ici).

 

Champagne-And-Reefer-Muddy-Waters-Rolling-Stone.png

 

Pierre qui roule (des joints) n'amasse pas mousse(ux)

 

Oscillant entre l'effervescence et l'éthéré, Champagne & Reefer s'afirme dès lors qu'il s'agit de son accroche : « Yeah bring me champagne when I'm thirsty / Bring me reefer when I want to get high ». Ce que l'on peut traduire par : donne moi du champagne quand je suis assoifé / donne moi un joint quand je veux être perché. En argot américain, un reefer est un effet une cigarette de marijuana, et non un container réfrigéré comme le croirait tout logisticien qui se respecte. A noter, pour les amateurs de parenthèse lexicographique, qu'aux Etats-Unis le champagne n'était pas forcément de Champagne à l'époque, mais on fera comme si.

Si fumer une cigarette est interdit avant toute dégustation de vin qui se respecte (ainsi que l'usage de déodorants et autres dentifrices : pour avoir un nez, mieux vaut ne pas se sentir), il existe de nombreux liens de dégustation entre cigares et digestifs : cognac, armagnac... Mais dans la liste des accords alcoolisés sur fumée (accords ô combien dommageables pour la santé : fumer et boire, c'est mal), l'assemblage champagne-haschich reste particuliérement culotté. Et toujours peu pratiqué, grâce à la vigilante rectitude de la législation en vigueur dans le pays où Baudelaire comparait dès 1851 vin et haschich, comme moyens de multiplication de l’individualité.

En Californie par contre, les expérimentateurs en herbe n'hésitent pas à aller plus loin, produisant des vin aromatisés au cannabis depuis les années 1980. Dans l'Antiquité méditerranéenne, les vins macéraient déjà dans des mixtures d'herbes aromatiques et d'eau de mer (voire d'huile en cas de transport), mais les pot wines restent particulièrement atypiques dans l'oenologie moderne. Certains vignerons n'hésitent pas y voir un vin du terroir américain, on ne peut en effet être plus éloignés des chemins habituellement battus dans le Nouveau Monde Viticole. 

Pour en revenir au manifeste pour drogues douces qu'est Champagne & Reefer, les vers : « Well you know there should be no law / On people that want to smoke a little dope » (soit : il ne devrait pas y a voir la moindre loi / contre ceux qui veulent fumer un peu de hasch) ont un écho tout particulier pour les Rolling Stones. En juin 1967, Mick Jagger et Keith Richards étaient en effet arrêtés dans le Sussex, le premier pour possession de tablettes d'amphétamines, le second pour avoir laissé sa maison accueillir des fumeurs de cannabis. Condamnés respectivement à 3 et 12 mois d'incarcération en première instance, les deux compères furent libérés suite à une forte vague de protestations (ayant notamment abouti sur des reprises des Rolling Stones par leurs substituts attitrés : The Who). La médiatisation de leur remise en liberté acheva d'en faire les chantres de l'anti-conformisme

Pour finir, il est conseillé d'écouter la version live de Champagne & Reefer que Muddy Waters propose sur son album Muddy "Mississippi" Waters Live(1979). Il y est efficacement épaulé par Johnny Winter, qui remit la légende du Delta en selle et en scène à la fin des années 1970. Plus glamour et proche de nous, Champagne & Reefer était également interprétée par les Rolling Stones et Buddy Guy à l'occasion du film Shine a light (concerts de 2006 mis en pellicule par Martin Scorcese). Il est à noter que Buddy Guy accompagna notamment Muddy Waters et possédait le Checkerboard Lounge au début des années 1980... La boucle est bouclée !

 

 

* : à l'initiative de la visite londonienne de Howlin Wolf, on trouve Mick Jagger, Charlie Watts et Bill Wyman des Rolling Stones, ainsi que Steve Winwood et Eric Clapton (que l'on peut retrouver sur ce blog en cliquant ici). L'écoute de l'album Howlin Wolf London Sessions, qui témoigne de ce séjour, est on ne peut plus recommandée.

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Published by Alexandre - dans Chansons
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