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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons feuilleter un illustré du début du dix-neuvième siècle : l'Assiette au Beurre. Publiée mensuellement de 1901 à 1936, cette feuille était « d'esprit satirique », selon la définition (mesurée) du Larousse. Sans être séditieux (le lectorat visé n'étant pas émeutier), ce magazine avait pourtant un caractère libertaire, antimilitariste, anticlérical... avec un souffle subversif toujours d'actualité. En témoigne le numéro qui nous intéresse, celui du 27 juillet 1907. S'il paraissait en kiosque aujourd'hui, nul doute qu'il ferait un tollé parmi les garants de la santé publique (bien moins ouverts à la causerie que le délégué de la ligue anti-alcoolique immortalisé par Bourvil).

Réalisé entiérement par Henri-Gustave Jossot, ce numéro est sobrement intitulé Les Poivrots. Ces caricatures reposent souvent sur un décalage entre une expression/un dicton de bon sens et un personnage alcoolisé affirmant son bon droit. L'effet humoristique créé est tantôt léger (l'homme taillé comme une chopine de bière : « je ne bois pas pour me désaltérer, je bois pour ne pas avoir soif », l'amateur d'absinthe : « se laver la figure ? Mieux vaut se rincer la gueule ! »...), tantôt caustique (un médecin légiste buvant un flacon de formol ou se trouve un fœtus : « qu'importe le flacon ,pourvu qu'on ait l'ivresse »...). La caricature qui nous intéresse a recours à un registre différent : « te représentes-tu le repos hebdomadaire sans marchands de vin ? »

 

Assiette-au-beurre-Jossot-1907--repos-hebdomadaire-marchand.jpg

 

 

Charlie poivrot et Aviné mensuel

 

L'Assiette au beurre n'était pas qu'un recueil de superbes lithographies et de bons mots (« peintre pour les amateurs, amateur pour les peintres »), ses caricatures avaient vocation à critiquer la société française de l'époque. Si au premier abord la succession de caricatures du numéro Poivrots est drôle à l'œil moderne pour la représentation datée (et donc décalée) de l'alcoolisme, à bien y regarder elle souligne la torpeur dans laquelle les boissons alcoolisées plongeaient les masses.

Les deux canotiers stylisés par la caricature de Jossot semblent personnifier l'oisiveté ouvriére. Mais l'on ira plus loin, sous les aplats bicolores apparaît en creux l'apparente fatalité de l'alcoolisme prolétaire. Ne pouvant imaginer autre occupation, le travailleur boit ici tout son saoûl le jour de relâche, le travail l'abreuvant le reste de la semaine. Jossot met ainsi en exergue une soumission perpétuelle, le vin étant un fil rouge évident. De consommation plus que courante, le vin d'alors tenait autant du carburant (le vin de travail) que de l'abrutissant (le vin assommoir).

La couverture de ce numéro de l'Assiette au beurre est particulièrement marquante. Reposant sur une citation de Paul Verlaine (extraite du poème Amoureuse du Diable*) : « ah si je bois, c'est pour me saoûler, non pour boire », elle désacralise la vision romantique de l'alcoolisme, la rejettant à sa solitude, à son vice et sa déchéance... Jossot avait beau être anarcho-libertaire, il était finalement bien moralisateur !

 

 

* : dédié à Stéphane Mallarmé, cette longue fable poétique se poursuit par les vers suivants

« Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire

C’est qu’on remporte sur la vie, et quel don c’est !

On oublie, on revoit, on ignore et l’on sait »

 

 

 

NB : pour feuilleter les numéros de l'Assiette au beurre, cliquez ici pour accéder à un site plus que bien fourni !


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Published by Alexandre - dans Peintures
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