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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 08:30

Aujourd'hui, nous allons écouter une chanson de Screamin' Jay Hawkins : Alligator Wine. A son corps défendant, le saurien des bayous y est un ingrédient de philtre d'amour vaudou. Si le vin est le sang treille, le vin d'alligator est logiquement du sang reptilien. L'honneur de l'alligator est sauf : il ne perd de sa superbe dans une ballade à l'eau de rose. Il reste un dinosaure, rock ! Gravé sur microsillons en 1958, Alligator Wine paraît 2 ans après See you later allligator, le cri primal de Bill Haley & the Comet. Le morceau est surtout diffusé 2 ans après I put a spell on you, le standard qui a fait de Jalacy « Screamin' Jay » Hawkins un monument musical (place au Rock'n Roll Hall of Fame faisant foi !).

Alligator Wine partage avec I put a spell on you l'idée d'un sortilége aidant la conquête de la belle. Même si dans les deux cas le désir de possession s'applique plus au corps qu'au cœur. Le philtre d'amour n'a décidément rien de chevaleresque. La Recette de l'amour fou de Serge Gainsbourg* explique par le menu la savante mise en condition pour faire mariner un cœur tendre. Le procédé est tout aussi détaillé ici. Tout commence par une saignée, pas de raisin pour un innofensif vin rosé, mais d'un alligator pour une concoction olé-olé (« take the blood out of an alligator »). A cette matrice s'ajoute un œil gauche de poisson, une peau de grenouille et un bol d'eau saumâtre. En comptant jusqu'à neuf et en crachant derrière son épaule gauche, le tour de magie est joué : « you got alligator wine ! » Et le résultat est assuré : « It's gonna make you mine ! »


Album-Screamin-Jay-Hawkins-Alligator-Wine.jpg

 

Magie et musiques noires

 

Avec sa réputation de coureurs de jupon (un marathonien plus qu'un sprinter vu le nombre d'enfants naturels), on comprend que Screamin' Jay Hawkins soit fasciné par les moyens d'assurrer le succès de ses entreprises amoureuses. Mais si Alligator Wine porte nettement la marque de fabrique de Screamin' Jay Hawkins, ce n'est pas tant pour cette obsession de fond que pour sa forme, archétypale : éviscération rythmique, lacération vocale, diction hoquetante... Mis en place avec I put a spell on you, ce style typique est le coup de griffe de l'exhuberant Screamin' Jay Hawkins.

Loin d'être filtrée, la recette est criée avec les moites échos d'une faune tropicale plus oppressante que les ingrédients de la potion. L'écoute d'Alligator wine, c'est l'assurance de se faire agresser par bande de bayous ! Plus qu'un cri du cœur, il s'agit de cris du corps. En studio ou sur scène, le chant de Screamin' Jay Hawkins est toujours survolté, ou mieux, possédé. A la fois auteur et interprètre, il incarne ses chansons sous les traits d'un baron Samedi d'opérette. Sortant d'un cercueil lorsqu'il entre en scène, il adapte des élements de culte vaudou à une vision plus hollywoodienne qu'occulte. Sa cape de vampire et ses mimiques de série Z le rapproche d'avantage de Bela Lugosi que d'un mystique de la Nouvelle Orléans.

Ce personnage caricatural n'est que la face immergée des provocations de Screamin' Jay Hawkins. La caricature cannibla de son album Black music for white people (1991) désarmoce ainsi toute la tension sexuelle sous jacente aux superpositions de peaux noires sur blanches. Dans le cas d'Alligator wine, les râles ne sont pas sans évoquer ceux échangés entre Ray Charles et les Raelettes en conclusion de What'd I say.

 

 

* : à noter que Screamin' Jay Hawkins et Serge Gainsbourg ont réalisé un duo de pianos sur Constipation blues.

 

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Published by Alexandre - dans Chansons
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