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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 08:30

L'affiche d'un Singe en hiver est une promesse à elle seule. Préfigurant celle des Quatres garçons dans le vent (1964), elle réunit d'une écharpe Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. L'étoile montante de la Nouvelle Vague partage joue d'égal à égal avec un mythe du cinéma français en cette année 1962. Typiquement le rôle qui ne se refuse pas, c'est face à Jean Gabin que Lino Ventura a été révélé. Ancien boxeur que Jean-Paul Belmondo avait d'ailleurs croisé sur le tournage de Classe tout risque (Claude Sautet, 1960), mais son nom n'avait pas alors dépassé la ligne des seconds rôles. Quelques mois après ce tournage, il devenait jeune premier, grâce au succès d'A bout de souffle (Jean Godard, 1960).

C'est sur une idée d'Henri Verneuil* que Jean-Paul Belmondo rejoint le tournage d'un Singe en hiver. Cette adaptation du roman éponyme d'Antoine Blondin (paru deux ans plus tôt) fait partie d'une commande de la Metro-Goldwyn-Mayer, le studio américain réunissant pour trois films Michel Audiard, Henri Verneuil et Jean Gabin (respectivement au scénario, à la réalisation et au premier rôle). Malgré ces auspices commerciaux, le film balance perpétuellement entre le confort du cinéma à papa et une Nouvelle Vague désinvolte, entre le bagoût patibulaire de Jean Gabin et la légéreté canaille de Jean-Paul Belmondo. Un ressac identitaire que le film partage avec son protagoniste, tiraillé par un dilemme : se terrer au fond d'un trou normand ou le remplir comme au temps des cerises à l'eau-de-vie ?


Un-singe-en-hiver-d-Henri-Verneuil--Feux-d-artifice-de-Land.png

 

… récolte le poète

Un Singe en hiver est l'histoire d'une embellie, retraçant la rencontre de l'hôtelier d'une station balnéaire normande (le village fictif Tigreville), qui a fait vœu de sobriété (Albert Quentin, joué par Jean Gabin), et d'un toréador/publiciste parisien, qui retarde ses retrouvailles avec sa fille en pension par une feria perpétuelle (Gabriel Fouquet interprété par Jean-Paul Belmondo). Face à cet alter ego, l'aubergiste est tenté par une illusion : retrouver les cuites d'autrefois. Celles qui lui donnaient à naviguer sur le fleuve jaune, en canonnière et casque de la coloniale. Ici la beuverie est la source intarissable de voyages, qui forment la jeunesse comme les rêves de vieillesse. Cette vision accommodante de l'ébriété est fidèle au roman d'Antoine Blondin (alcoolique germanopratin notoire), qui avait une opinion élitiste de la saoulerie. « Des ivrognes vous ne connaissez que les malades, ceux qui vomissent, et les brutes, ceux qui cherchent l'agression à tout prix ; il y a aussi les princes incognito qu'on devine sans parvenir à les identifier » fait-il dire a l'hôtelier dans son roman.

La réplique la plus connue du film est évidemment signée Michel Audiard. L'aubergiste l'assène à Eisnard, le tenancier du bar voisin qui le tance pour le comportement débraillé du matador : « c’est bien ce que je vous reproche, vous avez le vin petit et la cuite mesquine » [voir extrait ci-dessous]La tirade du « tu m'emmerdes »  souligne également qu'un état de sobriété différé n'est pas une fin en soit, mais seulement un moyen de transport.. A sa femme qui s'inquiète de le voir tenté de nouveau par la boisson (violant la promesse faite 15 ans plus tôt) et lui propose « si ça te manquait vraiment, je sais pas moi, tu pourrais reprendre un petit peu de vin au repas.Un demi verre », l'hôtelierlui répond avec morgue : « un demi verre... Dis-toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce serait plus le vin, ce serait l'ivresse. »

Sous la poésie et la geste de la picole dantesque point un fatalisme doux-amer. Celui qui a bu, boira. Tel semble être la morale de cette fable des grands ducs de l'ivresse. Car le temps d'un soir, les brigades de Tigreville sont formées par deux générations de soifards, écumant les comptoirs et topant les pinards. Déambulation éthylique qui aboutit à une apothéose : l'envie de faire un feu d'artifice sur la plage Le fournisseur de ce projet est le grossiste Landru (« à cause de la barbe et de la mort de ses deux femmes »), qui offre son coup de rouge avant de peindre le ciel de la même couleur. Ce qui conduit à un commentaire de dégustation pas très éloigné de la Fontaine, « si vos pétards sont à la hauteur de votre Beaujolais, on va nous entendre du Havre ».

Tenant autant du Bengale que de la Plaza del Sol et du fleuve jaune, les feux fonctionnent évidemment bien, permettant au vaisseau alcoolisé d'arriver à bon port. Mais la destination importe autant que le pilote et que son équipage : la cuite ne se fait pas en comité privé, mais en collége d'érudits. C'est l'enseignement de l'anecdote chinoise qui donne son titre à l'œuvre : "ainsi, en Chine, l'hiver, des singes égarés se réfugient dans les villes. Quand ils sont assez nombreux, on chauffe un train pour eux et on les renvoie vers leurs forêts natales."

 

 

* : et avec l'aval de Jean Gabin, selon les souvenirs d'Henri Verneuil, cités dans Belmondo, la biographie de Bébel par l'historien Philippe Durant (Robert Laffont, 1993). Livre qui rappelle que le scénario d'un Singe en hiver ne plaisait initialement pas aux commanditaires américains, qui n'avaient « pas très bien compris l'histoire et [avaient] pris ça pour une histoire d'ivrognes ». Mais face aux impératifs de tournage (et le risque de payer un dédit à Jean Gabin), c'est bien un Singe en hiver et non une aventure de pêche de morues parmi les icebergs qui se monta.

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Published by Alexandre - dans Films
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